Comité scientifique international pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO) HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE I. Méthodologie et préhistoire africaine Directeur de volume : J. Ki-zerbo

 

Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO)
HISTOIRE
GENERALE
DE
L’AFRIQUE
I. Méthodologie et préhistoire africaine
Directeur de volume : J. Ki-zerbo



1.Préhistoire

Art1.1.1
L’Afrique* a une histoire. Le temps n’est plus où, sur des pans entiers de
mappemondes ou de portulans, représentant ce continent alors marginal et
serf, la connaissance des savants se résumait dans cette formule lapidaire qui
sent un peu son alibi : « Ibi sunt leones ». Par là, on trouve des lions. Après
les lions, on a découvert les mines, si profitables, et par la même occasion, les
« tribus indigènes » qui en étaient propriétaires, mais qui furent incorporées
elles-mêmes à leurs mines comme propriétés des nations colonisatrices.


A ne pas modifier
1.1.2
La définition du mot Afrique par Joseph Kizerbo
* Note du directeur de volume : Le mot AFRIQUE a une origine jusqu’ici difficile à élucider.
Il s’est imposé à partir des Romains sous la forme AFRICA qui succédait au terme d’origine
grecque ou égyptienne Libya, pays des Lébou ou Loubin de la Genèse. Après avoir désigné
le littoral nord-africain, le mot Africa s’applique, dès la fin du Ier siècle avant notre ère, à
l’ensemble du continent.
Mais quelle est l’origine première du nom ?
En commençant par les plus vraisemblables, on peut donner les versions suivantes :
— Le mot Afrique proviendrait du nom d’un peuple (berbère) situé au sud de Carthage : les
Afrig. D’où Afriga ou Africa pour désigner le pays des Afrig.
— Une autre étymologie du mot Afrique est tirée de deux termes phéniciens dont l’un signifie
épi, symbole de la fertilité de cette région, et l’autre, Pharikia, signifie pays des fruits.
— Le mot Africa serait dérivé du latin aprica (ensoleillé) ou du grec apriké (exempt de froid).
— Une autre origine pourrait être la racine phénicienne faraqa exprimant l’idée de séparation
; c’est-à-dire de diaspora. Soulignons que cette même racine se retrouve dans certaines
langues africaines (bambara).
— En sanskrit et indou, la racine apara ou africa désigne ce qui, au plan géographique, est
situé « après », c’est-à-dire l’Occident. l’Afrique c’est le continent occidental.
— Une tradition historique reprise par Léon l’Africain dit qu’un chef yéménite nommé Africus
aurait envahi l’Afrique du Nord au second millénaire avant notre ère, et aurait fondé une
ville appelée Afrikyah. Mais il est plus probable que le terme arabe Afriqiyah est la translittération
arabe du mot Africa.
— On a même été jusqu’à dire que Afer était un petit fils d’Abraham et un compagnon
d’Hercule !


1.1.3
Tradition Orale, une des sources de l'afrique
La tradition orale
A côté des deux premières sources de l’Histoire africaine (les documents
écrits et l’archéologie) la Tradition orale apparaît comme le conservatoire et
le vecteur du capital de créations socio-culturelles accumulé par les peuples
réputés sans écriture : un vrai musée vivant. La parole historique constitue
un fil d’Ariane bien fragile pour remonter les couloirs obscurs du labyrinthe
du temps. Les détenteurs en sont les vétérans à la tête chenue, à la voix
cassée, à la mémoire parfois fuligineuse, à l’étiquette parfois pointilleuse
(vieillesse oblige !) : des ancêtres en puissance… Ils sont comme les derniers
îlots d’un paysage autrefois imposant, lié dans tous ses éléments par un
ordre précis, et aujourd’hui érodé, laminé, et culbuté par les vagues acérées
du « modernisme ». Des fossiles en sursis !
Chaque fois que l’un d’eux disparaît, c’est une fibre du fil d’Ariane qui
se rompt, c’est littéralement un fragment du paysage qui devient souterrain.
Or la tradition orale est de loin la source historique la plus intime, la plus
succulente, la mieux nourrie de la sève d’authenticité. « La bouche du
vieillard sent mauvais, dit un proverbe africain, mais elle profère des choses
bonnes et salutaires. » L’écrit, si utile soit-il, fige et dessèche. Il décante,
dissèque, schématise et pétrifie : la lettre tue.

1.1.4
L'histographie des premiers africains
Le présent chapitre se préoccupera donc principalement de l’historiographie
de l’Afrique occidentale, centrale, orientale et méridionale. Bien que ni
les historiens classiques ni les historiens islamiques médiévaux n’aient considéré
l’Afrique tropicale comme sans intérêt, leurs horizons étaient limités par
la rareté des contacts qu’ils pouvaient avoir avec elle, que ce soit à travers le
Sahara vers l’« Ethiopie » ou le Bilād al-Sūdān, ou le long des côtes de la mer
Rouge et de l’océan Indien, jusqu’aux limites que permettait d’atteindre la
navigation de mousson.
L’information des anciens auteurs, en ce qui concerne plus particulièrement
l’Afrique occidentale, était rare et sporadique. Hérodote, Manéthon,
Pline l’Ancien, Strabon et quelques autres ne nous racontent guère que de
rares voyages ou raids à travers le Sahara, ou des voyages maritimes tentés le
long de la côte atlantique, et l’authenticité de certains de ces récits fait souvent
l’objet de discussions animées entre les spécialistes. Les informations
classiques au sujet de la mer Rouge et de l’océan Indien ont une base plus
sérieuse, car il est certain que des marchands méditerranéens, ou du moins
alexandrins, pratiquaient le commerce sur ces côtes. Le Périple de la mer
Erythrée (vers l’an + 100) et les oeuvres de Claude Ptolémée (vers + 150, mais
la version qui nous en est parvenue semble se rapporter plutôt aux environs
de + 400) et de Cosmas Indicopleustes (+ 647) sont encore les principales
sources pour l’histoire ancienne de l’Afrique orientale.


1.1.5
L'information des auteurs arabes sur l'afrique
Les auteurs arabes étaient bien mieux informés, car à leur époque,
l’utilisation du chameau par les peuples du Sahara avait facilité l’établissement
d’un commerce régulier avec l’Afrique occidentale et l’installation de
négociants nord-africains dans les principales villes du Soudan occidental ;
d’autre part le commerce avec la partie occidentale de l’océan Indien s’était
aussi développé, au point qu’un nombre considérable de marchands d’Arabie
et du Proche-Orient s’étaient installés le long de la côte orientale d’Afrique.
C’est ainsi que les oeuvres d’hommes comme al-Mas‘ūdī (mort vers + 950),
al-Bakrī (1029-1094), al-Idrīsī (1154), Yākūt (vers 1200), Abu’l-fidā’ (1273-
1331), al‘Umarī (1301 -49), Ibn Baṭṭūṭa (1304 -1369) et Hassan Ibn Mohammad
al-Wuzza’n (connu en Europe sous le nom de Léon l’Africain, vers
1494-1552) sont d’une grande importance pour la reconstruction de l’histoire
de l’Afrique, en particulier celle du Soudan occidental et central, pendant la
période comprise approximativement entre le IXe et le XVe siècle.


1.1.6
Parmis les premiers historiens africains
Léon l’Africain fournit un exemple intéressant de ce
problème. Il a lui-même, comme Ibn Baṭṭūṭa, voyagé en Afrique ; mais, à la
différence d’Ibn Baṭṭūṭa, il n’est nullement certain que toute l’information
qu’il donne provienne de ses observations personnelles.
Il est peut-être utile de rappeler ici que le terme « histoire » n’est pas sans
ambiguïté. Actuellement son sens usuel peut être défini comme « un compte
rendu méthodique des événements d’une période donnée », mais il peut
aussi avoir le sens plus ancien de « description systématique de phénomènes
naturels ». C’est essentiellement en ce sens qu’il est employé dans le titre
donné en anglais à l’oeuvre de Léon l’Africain (Leo Africanus, A Geographical
History of Africa — en français : Description de l’Afrique), sens qui ne survit
réellement aujourd’hui que dans l’expression désuète « histoire naturelle »
(qui du reste était le titre de l’oeuvre de Pline).
Cependant, parmi les premiers historiens de l’Afrique, il en est un très
important, un grand historien au plein sens du terme : Ibn Khaldūn (1332-
1406), qui, s’il était mieux connu des savants occidentaux, pourrait légitimement
ravir à Hérodote son titre de « père de l’histoire ». Ibn Khaldūn était un
Nord-Africain né à Tunis. Une partie de son oeuvre est consacrée à l’Afrique1
et à ses relations avec les autres peuples de la Méditerranée et du Proche-
Orient. De la compréhension de ces relations, il induisit une conception
qui fait de l’Histoire un phénomène cyclique dans lequel les nomades des
steppes et des déserts conquièrent les terres arables des peuples sédentaires
et y établissent de vastes royaumes qui, après environ trois générations, perdent
leur vitalité et deviennent victimes de nouvelles invasions de nomades.
C’est en fait un bon modèle pour une grande partie de l’histoire de l’Afrique
du Nord, et un grand historien, Marc Bloch2 a utilisé Ibn Khaldūn pour son
explication lumineuse de l’histoire de l’Europe au début du Moyen Age. Or
Ibn Khaldūn se distingue de ses contemporains non seulement parce qu’il a
conçu une philosophie de l’histoire, mais aussi — et peut-être surtout — parce
que contrairement à eux, il n’accordait pas le même poids et la même valeur à
toutes les bribes d’information qu’il pouvait trouver sur le passé ; il considérait
qu’il fallait approcher de la vérité pas à pas par la critique et la comparaison.
Ibn Khaldūn est en fait un historien très moderne, et c’est à lui que nous
devons ce qui est presque l’histoire, au sens moderne, de l’Afrique tropicale.
En sa qualité de Nord-Africain, et aussi parce que, malgré la nouveauté de
sa philosophie et de sa méthode, il travaillait dans le cadre des anciennes
traditions méditerranéennes et islamiques, il n’était pas sans se préoccuper
de ce qui se passait de l’autre côté du Sahara. C’est ainsi qu’un des chapitres
de son oeuvre3 est en fait une histoire de l’Empire du Mali qui était de son
vivant, à son apogée ou peu s’en faut. Ce chapitre est partiellement fondé sur
la tradition orale qui avait cours à l’époque et, pour cette raison, reste de nos
jours une des bases essentielles de l’histoire de ce grand Etat africain.

1. Les principaux développements sur l’Afrique se trouvent dans le plus important ouvrage de
cet auteur, la Muqqadima (traduction française de Vincent MONTEIL) et dans le fragment de
son histoire traduit par DE SLANE sous le titre Histoire des Berbères.
2. Voir notamment Marc BLOCH, 1939, p. 91.
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE

1.1.7
Les historiens coloniaux
Les historiens coloniaux de métier étaient donc, tout comme les historiens
de métier en général, liés de façon indéfectible à la conception que
les peuples africains au sud du Sahara n’avaient pas d’histoire susceptible
ou digne d’être étudiée. Comme nous l’avons vu, Newton considérait cette
histoire comme le domaine spécialisé des archéologues, linguistes et anthropologues.
Mais, s’il est vrai que les archéologues, comme les historiens, s’intéressent,
de par leur métier, au passé de l’homme et de ses sociétés, ils ne
se sont cependant guère plus efforcés que les historiens d’utiliser leur métier
pour découvrir et élucider l’histoire de la société humaine dans l’Afrique au
sud du Sahara.

Chapitre 2
Les places de l'histoire dans la societe africaine

1.2.1
Temps mythique et social
A première vue et à la lecture de nombreux ouvrages ethnologiques, on a
le sentiment que les Africains étaient immergés et comme noyés dans le
temps mythique, vaste océan sans rivage et sans repère, alors que les autres
peuples parcouraient l’avenue de l’Histoire, immense axe jalonné par les
étapes du progrès. En effet, le mythe, la représentation fantastique du
passé, domine souvent la pensée des Africains dans leur conception du
déroulement de la vie des peuples. A un point tel que parfois le choix et le
sens des événements réels devaient obéir à un « modèle » mythique qui prédéterminait
jusqu’aux gestes les plus prosaïques du souverain ou du peuple.
Sous les espèces de « coutumes » issues d’un au-delà du temps, le mythe
gouvernait ainsi l’Histoire, qu’il était chargé par ailleurs de justifier. Dans
un tel contexte apparaissent deux caractéristiques frappantes de la pensée
historienne : son intemporalité et sa dimension essentiellement sociale.


1.2.2
Temps africains, temps historiques
Mais peut-on considérer le temps africain comme un temps historique ? Certains
l’ont nié et ont soutenu que l’Africain ne conçoit le monde que comme
une réédition stéréotypée de ce qui fut. Il ne serait donc qu’un incorrigible
disciple du passé répétant à tout venant : « C’est ainsi que nos ancêtres l’ont
fait » pour justifier tous ses faits et gestes. S’il en était ainsi, Ibn Baṭṭūṭa
n’aurait trouvé à la place de l’empire du Mali que des communautés préhistoriques
vivant dans des abris creusés dans des roches et des hommes vêtus
de peaux de bêtes. Le caractère social même de la conception africaine de
l’Histoire lui donne une dimension historique incontestable, car l’Histoire
c’est la vie croissante du groupe. Or à cet égard on peut dire que pour l’Africain
le temps est dynamique. Ni dans la conception traditionnelle, ni dans la
vision islamique qui influencera l’Afrique, l’homme n’est le prisonnier d’un
piétinement statique ou d’un recommencement cyclique. Bien sûr, en l’absence
de l’idée du temps mathématique et physique comptabilisé par addition
d’unités homogènes, et mesuré par des instruments confectionnés à cet
effet, le temps demeure un élément vécu et social. Mais dans ce contexte, il
ne s’agit pas d’un élément neutre et indifférent.


1.2.3
Dimension principale de l'animisme
Dans la conception globale
du monde, chez les Africains, le temps est le lieu où l’homme peut sans
cesse procéder à la lutte contre la décroissance et pour le développement
de son énergie vitale. Telle est la dimension principale de l’« animisme »3
africain où le temps est le champ clos et le marché dans lequel se heurtent
ou se négocient les forces qui hantent le monde. Se défendre contre toute
diminution de son être, accroître sa santé, sa forme physique, la taille de
ses champs, la grandeur de ses troupeaux, le nombre de ses enfants, de ses
femmes, de ses villages, tel est l’idéal des individus comme des collectivités.
Et cette conception est incontestablement dynamique.

1.2.4
La force de la définition historique de l'afrique
Le pouvoir en Afrique noire s’exprime souvent par un mot qui signifie
« la force »4. Cette synonymie marque l’importance que les peuples africains
assignent à la force, sinon à la violence dans le déroulement de l’Histoire.
Mais il ne s’agit pas simplement de la force matérielle brute. Il est question
de l’énergie vitale qui intègre une polyvalence de forces, lesquelles vont de
l’intégrité physique à la chance, et à l’intégrité morale. La valeur éthique est
considérée en effet comme une condition « sine qua non » de l’exercice bénéfique
du pouvoir. De cette idée témoigne la sagesse populaire qui, dans de
nombreux contes, met en scène des chefs despotiques finalement châtiés et
en tire littéralement la morale de l’histoire. Le Ta’rīkh-al-Sūdān et le Ta’rīkh-el-
Fattāsh ne tarissent pas d’éloges sur les mérites de al-Ḥajj Askiya Muḥammad.
Il est vrai qu’ils y étaient matériellement intéressés : Mais ils mettent systématiquement
en relation les vertus de ce prince avec sa « fortune ».

Chapitre 4Sources et techniques spécifiques de l’histoire africaine aperçu général
1.4.1
Sources et techniques de l’histoire africaine
Th. Obenga
Depuis quinze ans environ, un bouleversement des instruments de
travail s’est produit et l’on admet volontiers aujourd’hui que des sources
existent, plus particulièrement utilisées pour l’histoire africaine : géologie
et paléontologie, préhistoire et archéologie, paléobotanique, palynologie,
mesures de radioactivité des isotopes susceptibles de fournir des données
chronologiques absolues sur la durée des temps humains, géographie
physique, observation et analyse ethno-sociologiques, tradition orale,
linguistique historique ou comparée, documents écrits européens, arabes,
hindous, chinois, documents économiques ou démographiques propices à
un traitement électronique.L’élasticité des sources de l’histoire africaine reste extraordinaire

1.4.2
La linguistique historique
La linguistique historique est donc une source précieuse de l’histoire
africaine, comme la tradition orale, qui fut longtemps dédaignée. Or, il
arrive parfois que la tradition orale soit la seule source immédiatement
disponible.

Chapitre 5 Les sources antérieures aux XVe siecle
H. Djait
1.5.1
Le champ des sources africaines
La notion de source écrite est tellement large qu’elle en devient ambiguë.
Si on entend par écrit tout ce qui transmet la voix et le son, on englobera
alors dans le témoignage écrit les inscriptions gravées sur la pierre, le disque,
la pièce de monnaie…, bref tout message qui conserve le langage et
la pensée, indépendamment de son support1. Une telle extension nous
amènerait à inclure dans notre domaine la numismatique, l’épigraphie et
autres sciences « auxiliaires » devenues, à proprement parler, indépendantes
de la sphère du texte écrit. Aussi bien allons-nous restreindre notre
investigation à ce qui est tracé ou imprimé dans des signes convenus sur
un support quelconque — papyrus, parchemin, os, papier.

1.5.2
Probleme de sources et etudes dans l'histoire de l'afrique
Il n’existe aucune étude d’ensemble, jusqu’à présent, des sources écrites
de l’histoire africaine. Pour des raisons de spécialisation chronologique
ou zonale, les rares études faites sont restées accrochées à des domaines
cloisonnés de la recherche scientifique. Ainsi l’Egypte pharaonique estelle
le domaine de l’égyptologue, l’Egypte ptolémaïque et romaine du
classicisant, l’Egypte musulmane de l’islamisant : trois périodes, trois spécialités
gravitant dans des orbites plus vastes (monde classique, Islam).
Il en va de même pour le Maghreb, encore que le punicologue soit à la
fois un orientaliste et un classicisant et que le berbérisant soit marginal et
inclassable. Le domaine de l’Afrique noire, lui-même varié, chevauche des
langues et des spécialités différentes : il y a des sources classiques, des
sources arabes et des sources proprement africaines. Mais si on retrouve
la même trilogie qu’au nord du Sahara, celle-ci n’a ni la même ampleur
ni une signification analogue. Il y a une immense zone où, avant le XVe
siècle, la source écrite est inexistante ; pour le reste, telle source arabe,
de second ordre, pour le Maghreb par exemple, acquiert une importance
cardinale pour le bassin du Niger. L’historien de l’Afrique noire, se penchant
sur un document écrit en arabe, ne le fait pas de la même manière
que l’historien du Maghreb, encore moins que l’historien de l’Islam en
général.



1.5.3
Aires ethno-culturelles et types de sources
La classification des sources par périodes historiques ne suffit pas à elle
seule. Il convient de prendre en considération l’articulation de l’Afrique
en zones ethno-culturelles, où tant de forces jouent pour individualiser les
aires, ainsi que la typologie même des sources dont nous disposons, par-delà
les périodes historiques et les différenciations spatiales.
Aires ethno-culturelles
A examiner le premier point, on serait tenté dès l’abord d’opérer un clivage
élémentaire entre Afrique au nord du Sahara — Afrique blanche, arabisée et
islamisée, touchée au plus profond d’elle-même par les civilisations méditerranéennes
et par là même désafricanisée — et Afrique au sud du Sahara,
noire, africaine au maximum, dotée d’une irréductible spécificité ethno-historique.

En réalité, et sans rien nier de la pesanteur de telles spécificités, un
examen historique plus approfondi révèle des lignes de clivage plus complexes
et plus nuancées. Le Soudan sénégalais et nigérien, par exemple, a vécu
en symbiose avec le Maghreb arabo-berbère et, du point de vue des sources,
il en est bien plus proche que du monde bantu. Il en va de même du Soudan
nilotique par rapport à l’Egypte et de la corne orientale de l’Afrique vis-àvis
de l’Arabie du Sud. On est tenté alors d’opposer une Afrique méditerranéenne,
désertique et de la savane, englobant le Maghreb, l’Egypte, les
deux Soudans, l’Ethiopie, la Corne de l’Afrique, la côte orientale jusqu’à
Zanzibar, à une autre Afrique « animiste », tropicale et équatoriale — bassin
du Congo, côte guinéenne, aire du Zambèze-Limpopo, région interlacustre,
Afrique du Sud enfin. Et il est vrai que cette deuxième différenciation se
justifie, dans une large mesure, par le critère d’ouverture au monde extérieur
et, en l’occurrence, par l’importance de la pénétration islamique.

 L’état des sources écrites corrobore ce fait de civilisation en opposant une Afrique
abondamment pourvue — avec des gradations Nord-Sud —, et une Afrique
absolument démunie, du moins dans la période sous étude. Mais la double
considération de l’ouverture à l’extérieur et de l’état des sources écrites risque
d’entraîner des jugements de valeur et de jeter un voile obscur sur la
quasi-moitié de l’Afrique (celle du Centre et du Sud). Nombre d’historiens
ont déjà attiré l’attention sur le danger du « recours aux sources arabes » qui
pourrait faire croire, par l’accent mis sur la zone soudanaise, que celle-ci fut
l’unique foyer d’une civilisation et d’un Etat organisés4. Nous reviendrons
sur ce point. Mais d’ores et déjà, reconnaissons que s’il y a un lien entre
l’état d’une civilisation et l’état des sources, ce lien ne saurait préjuger entièrement
du mouvement de l’histoire réelle. L’historien objectif ne s’autorise
pas de jugement de valeur à partir de son matériel documentaire, mais il n’a
pas non plus à en négliger l’apport sous le prétexte d’un abus possible.
Si une histoire générale qui recouvre la totalité de la durée historique
et s’appuie sur toute la masse documentaire disponible peut accorder autant
d’importance au bassin du Zaïre qu’à celui du Niger ou à l’Egypte, une étude
circonscrite aux sources écrites jusqu’au XVe siècle ne saurait le faire. Compte
tenu de toutes les observations que nous avons avancées, nous pouvons opérer
la structuration régionale suivante :
a) Egypte, Cyrénaïque, Soudan nilotique ;
b) Maghreb, y compris la frange nord du Sahara, les zones d’extrêmeoccident,
la Tripolitaine et le Fezzan ;
c) Soudan occidental, au sens large, c’est-à-dire jusqu’au lac Tchad vers
l’Est et englobant le sud du Sahara ;
d) Ethiopie, Erythrée, Corne orientale et côte orientale ;
e) Le reste de l’Afrique, soit : le golfe de Guinée, l’Afrique centrale, le
Sud-Africain.

4. I. HRBEK, 1965, t. V. p. 311.


1.5.4 LES SOURCES ÉCRITES ANTÉRIEURES AU XVe SIÈCLE

Typologie des sources écrites
a) Les langues dans lesquelles nous sont parvenus nos documents sont
nombreuses, mais elles n’ont pas toutes la même importance. Les plus
utilisées, celles qui ont véhiculé la plus grande masse d’information sont :
l’égyptien ancien, le berbère, les langues éthiopiennes, le copte, le swahili,
le hawsa, le fulfulde. Les langues les plus prolifiques sont des langues
d’origine non-africaine : grec, latin, arabe, même si l’arabe a été accueilli
comme langue nationale par nombre de peuples africains. Si l’on classe les
documents dans un ordre hiérarchique qui tiendrait compte à la fois de la
quantité et de la qualité de l’information, on obtiendra la liste approximative
suivante : arabe, grec, latin, égyptien ancien (hiératique et démotique),
copte, hébreu, araméen, éthiopien, italien, swahili, persan, chinois, etc.
Chronologiquement, nos premières sources écrites sont des papyri hiératiques
égyptiens datant du Nouvel Empire mais dont la première rédaction
remonterait au début du Moyen Empire (début du second millénaire :
en particulier le papyrus connu sous le titre de Enseignement pour le roi Mérikarê5.

Nous avons ensuite les papyri les ostraka Nouvel Empire, toujours en
égyptien hiératique, les sources grecques qui remontent au VIIe siècle avant
notre ère et se poursuivent, sans discontinuer, à une époque tardive coïncidant
approximativement avec l’expansion de l’islam (VIIe siècle de notre
ère), les sources en hébreu (Bible) et en araméen (Juifs d’Elephantine)
qui datent de la XXVIe dynastie, les textes démotiques datant de l’époque
ptolémaïque, la littérature latine, la littérature copte (en langue égyptienne
mais employant l’alphabet grec enrichi de quelques lettres) inaugurés à
partir du IIIe siècle de l’ère chrétienne, l’arabe, le chinois6, peut-être le
persan, l’italien et ensuite l’éthiopien dont l’écrit le plus ancien remonte
au XIIIe siècle7.

b) Classées par genres, les sources dont nous disposons se répartissent
en sources narratives et en sources archivistiques, les unes consciemment
consignées en vue de laisser un témoignage, les autres participant au mouvement
ordinaire de l’existence humaine. Dans le cas de l’Afrique, sauf
pour l’Egypte, mais y compris le Maghreb, les sources narratives représentent
presque exclusivement le matériel documentaire écrit jusqu’au XIIe
siècle ; elles couvrent donc et l’Antiquité et le premier âge islamique. A
partir du XIIe siècle, le document archivistique, encore que rare, fait son
apparition au Maghreb (pièces almohades, fatwas consultations juridiques
d’époque hafside). Il devient plus abondant en Egypte sous les Ayyubides et les Mameluks (XIIe - XVe) cependant que les manuscrits des monastères
éthiopiens enferment en appendice des documents officiels. Mais ce type
de texte demeure pratiquement absent pour le reste de l’Afrique durant
toute l’époque considérée8. Prépondérance des sources narratives en tout
état de cause, apparition ou accroissement relatif des sources archivistiques
à partir du XIIe siècle en Afrique méditerranéenne, leur quasi-absence en
Afrique noire, mais d’une manière générale augmentation substantielle de
notre matériel documentaire après le XIe siècle jusqu’à ce qu’il atteigne son
point culminant aux XIIe - XIVe siècles, voici les traits qui caractérisent notre
période.
Les types de sources peuvent être énumérés comme suit :
Sources narratives :
— chroniques et annales ;
— ouvrages de géographie, relations de voyages, ouvrages de
naturalistes ;
— ouvrages juridiques et religieux, qu’ils soient traités de droit canon,
livres saints ou hagiographies ;
— oeuvres proprement littéraires.
Sources archivistiques :
— documents privés : lettres de familles, correspondances commerciales,
etc. ;
— documents officiels émanant de l’Etat ou de ses représentants : correspondance
officielle, décrets, lettres patentes, textes législatifs et fiscaux ;
— documents juridico-religieux.
Remarquons que les sources narratives commencent au VIIIe siècle
avant notre ère avec Homère et comprennent un nombre considérable de
chefs-d’oeuvre de l’esprit et du savoir humains. De grands noms s’y retrouvent,
même si la majorité des témoignages ne traitent pas spécialement de
l’Afrique, mais lui accordent une place plus ou moins importante dans une
visée à plus larges horizons. Parmi ces noms figurent : Hérodote, Polybe,
Pline l’Ancien, Ptolémée, Procope, Khwārizmī, Mas‘ūdī, Jāhiz, Ibn Khaldūn.
La documentation archivistique est la plus ancienne du monde : alors que
les papyri de Ravenne conservés en Europe, qui sont les actes d’archives
les plus anciens datent du début du VIe siècle de notre ère, les papyri du
Nouvel Empire égyptien sont antérieurs de vingt siècles. Il est vrai que dans
le premier âge islamique, ce type de témoignage n’a pas dépassé les limites
de l’Egypte et que jusqu’à la fin de notre période, il n’a pas pris une grande
extension, ce qui est sans doute imputable au fait que la civilisation islamique
médiévale a pratiquement ignoré le principe de la conservation des
documents d’Etat. Aux XIVe et XVe siècles, période la plus riche en pièces
d’archives, ce sont surtout des ouvrages encyclopédiques qui nous les transmettent.
Il faut attendre l’époque moderne, ottomane et européenne, pour
voir se constituer des dépôts d’archives proprement dites.

Il y a aussi les inventaires par période...

5. GOLENISCHEFF, Les papyrus hiératiques N° 1115, 1116A et 1116B de l’Ermitage impérial à Saint-
Pétersbourg, 1913 ; le N° 1116A a été traduit par GARDINER in Journal of Egyptian archaelogy,
Londres, 1914, p. 22 et suiv. Cf. à ce sujet E. DRIOTON et J. VANDIER, 1962, p. 226.
6. Il existe un texte chinois datant de la deuxième moitié du XIe siècle, mais l’essentiel des
sources chinoises, encore à explorer, intéressent le XVe siècle et la côte de l’Est africain. On peut
noter aussi les travaux suivants : J.J.L. DUYVENDAK, 1949 ; F. HIRTH, 1909 -10 ; T. FILESI, 1962 ;
LIBRA, 1963 ; P. WHEATLEY, 1964.
7. Sergew Hable SELASSIE, 1967, p. 13.

C H A P I T R E 6 Sources écrites à partir du XVe siècle
1.6.1
Les premiers exemples, qui sont aussi les mieux connus, de cette historiographie
locale proviennent de la ceinture soudanaise et de la côte orientale de Parallèlement aux profonds changements survenus dans le monde et en
particulier en Afrique à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, on observe
aussi des changements dans le caractère, la provenance et le volume des
matériaux écrits servant de sources pour l’histoire de l’Afrique. Par comparaison
avec la période précédente, on peut discerner un certain nombre de
nouvelles tendances dans la production de ces matériaux, certaines appartenant
à l’ensemble du continent et d’autres seulement à certaines parties, en
général de l’Afrique au sud du Sahara.
D’abord, en liaison avec la croissance continuelle des sources narratives
de toutes sortes (récits de voyageurs, descriptions, chroniques, etc.),
on voit apparaître maintenant en grand nombre des matériaux primaires
nouveaux tels que correspondances et rapports officiels, ainsi que ceux des
commerçants et des missionnaires, contrats et autres documents d’archives,
qu’on ne trouvait auparavant que de façon sporadique. L’abondance
croissante de ces matériaux est une aide bien plus efficace pour l’historien ;
mais en même temps il devient de plus en plus difficile d’en avoir une vue
d’ensemble.
Par ailleurs, nous pouvons observer une diminution très nette du volume
des sources narratives arabes pour l’Afrique au sud du Sahara. En revanche,
c’est cette période qui a vu l’éclosion de la littérature historique écrite en arabe
par des autochtones, et c’est seulement depuis cette époque que nous pouvons
entendre des voix d’Africains authentiques parler de leur propre histoire.


Chapitre 7 Methodologie et tradition orale
1.7.1
Les civilisations africaines au Sahara et au sud du désert étaient en grande
partie des civilisations de la parole, même si l’écriture était connue, comme
en Afrique occidentale depuis le XVIe siècle, car savoir écrire était l’apanage
de très peu de personnes et le rôle des écrits restait souvent marginal par
rapport aux préoccupations essentielles de la société. Ce serait une erreur
de réduire la civilisation de la parole simplement à un négatif : « absence
d’écrire » et de conserver le dédain inné des gens lettrés pour les illettrés,
dédain que l’on retrouve dans tant d’expressions comme le proverbe
chinois : « L’encre la plus pâle est préférable à la parole la plus forte. » Ce
serait méconnaître totalement le caractère de ces civilisations orales. Que
l’on en juge par ce que disait un étudiant initié à une tradition ésotérique :
« La puissance de la parole est terrible. Elle nous lie ensemble et trahir le
secret nous détruit » (en détruisant l’identité de la société, parce qu’elle
détruit le secret commun).

1.7.2
La nature de la tradition orale
La tradition orale est définie comme un témoignage transmis oralement d’une
génération à une des suivantes. Ses caractères propres sont la verbalité et la
transmission qui diffère des sources écrites. La verbalité est très difficile à
définir.
Un document écrit est un objet : un manuscrit. Mais un document verbal
peut être défini de plusieurs façons, puisqu’un témoin peut interrompre son
témoignage, se corriger, se reprendre, etc. Aussi faut-il user d’un certain arbitraire
pour définir le témoignage comme l’ensemble de toutes les déclarations
d’une personne concernant une même séquence d’événements passés,
pourvu que le témoin n’ait pas acquis de nouvelles connaissances entre les
différentes déclarations.

Chapitre 8
La tradition vivante
A.Hampate Ba

1.8.1
« L’écriture est une chose et le savoir en est une autre.
L’écriture est la photographie du savoir, mais elle n’est pas le savoir lui-même.
Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage
de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe,
tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine. » Tierno Bokar1

Qui dit tradition en histoire africaine dit tradition orale, et nulle tentative de
pénétrer l’histoire et l’âme des peuples africains ne saurait être valable si elle
ne s’appuie pas sur cet héritage de connaissances de tous ordres patiemment
transmis de bouche à oreille et de maître à disciple à travers les âges. Cet
héritage n’est pas encore perdu et repose dans la mémoire de la dernière
génération des grands dépositaires, dont on peut dire qu’ils sont la mémoire
vivante de l’Afrique.

pages 283
1.10.1 Partie II Théories relatives aux « races » et histoire de l’Afrique
J. Ki-Zerbo

Le concept de race est l’un des plus difficiles à cerner scientifiquement.
Si l’on admet comme la plupart des savants après Darwin que la souche de
l’espèce humaine est unique1, la théorie des « races » ne peut se développer
scientifiquement que dans le cadre de l’évolutionnisme.
La raciation, en effet, s’inscrit dans le processus général d’évolution
diversifiante. Comme le souligne J. Ruffie, elle requiert deux conditions :
d’abord, l’isolement sexuel, souvent relatif, qui provoque peu à peu un paysage
génétique et morphologique singulier. La raciation est donc fondée sur
un stock génique différent, provoqué, soit par dérive génétique, le hasard de
la transmission des gènes faisant que tel gène est transmis plus fréquemment
qu’un autre, à moins que ce ne soit au contraire l’allèle qui sera plus largement
diffusé ; soit par sélection naturelle. Celle-ci entraîne une diversification adaptative,
grâce à laquelle un groupe tend à conserver l’équipement génétique
qui l’adapte le mieux à un environnement donné. En Afrique les deux processus
ont dû jouer. En effet, la dérive génétique qui s’exprime au maximum
dans les petits groupes a fonctionné dans les ethnies restreintes, soumises par
ailleurs à un processus social de scissiparité à l’occasion des disputes de successions
ou de terres, et en raison des grands espaces vierges disponibles. Ce
processus a dû marquer particulièrement le patrimoine génétique des ethnies
endogames ou forestières. Quant à la sélection naturelle, elle avait l’occasion
d’entrer en jeu à la faveur des écologies aussi contrastées que celles du désert
et de la forêt dense, des hauts plateaux et des côtes à mangroves. En somme,
biologiquement, les hommes d’une « race » ont en commun quelques facteurs
génétiques qui dans un autre groupe « racial » sont remplacés par leurs alléles,
les deux types de gènes coexistant chez les métis.
Comme il fallait s’y attendre, l’identification des « races » s’est faite
d’abord à partir de critères apparents, pour, par la suite, prendre en compte
peu à peu des réalités plus profondes. Les caractéristiques extérieures et
les phénomènes internes ne sont d’ailleurs pas absolument séparés ; car si
certains gènes commandent les mécanismes héréditaires qui règlent la
couleur de la peau, celle-ci est liée aussi à l’environnement. On a observé
une corrélation positive entre la stature et la température la plus élevée du
mois le plus chaud, et une corrélation négative entre la stature et l’humidité.
De même, un nez étroit réchauffe mieux l’air dans un climat plus froid et
humidifie l’air sec inspiré. C’est ainsi que l’indice nasal augmente nettement
chez les populations sub-sahariennes, du désert vers la forêt en passant par
la savane. Bien qu’ayant le même nombre de glandes sudoripares que les
Blancs, les Nègres transpirent davantage, ce qui maintient leur corps et leur
peau à une température moins élevée.
Il y a donc plusieurs étapes dans l’investigation scientifique concernant
les races.


1.10.2 L’approche morphologique
Eickstedt définit, par exemple, les races comme « des groupements zoologiques
naturels de formes appartenant au genre des hominidés, dont les
membres présentent le même assortiment typique de caractères normaux et
héréditaires au niveau morphologique et au niveau comportemental ».
Depuis la couleur de la peau et la forme des cheveux ou du système pileux,
jusqu’aux caractères métriques et non métriques, jusqu’à la courbure fémorale
antérieure et aux cupules et sillons des molaires, un arsenal d’observations et
de mensurations a été ainsi dressé. Un intérêt particulier a été porté à l’indice
céphalique comme intéressant la partie de la tête qui abrite le cerveau. C’est
ainsi que Dixon établit les divers types en fonction de trois indices diversement
combinés : l’indice céphalique horizontal, l’indice céphalique vertical et
l’indice nasal. Mais sur les 27 combinaisons possibles, 8 seulement (les plus
fréquentes) ont été retenues comme représentant des types fondamentaux,
les 19 autres étant considérées comme des mélanges. Or, les caractères morphologiques
ne sont que le reflet plus ou moins déformé du stock génétique.
Leur conjugaison en un prototype idéal est rarement réalisé à la perfection ; en
effet, il s’agit de détails frappants situés à la frontière homme/environnement
mais qui justement, pour cela, sont beaucoup moins innés qu’acquis.
C’est là une des plus grandes faiblesses de l’approche morphologique
et typologique, où les exceptions finissent par être plus importantes et plus
nombreuses que la règle. Par ailleurs, il ne faut pas négliger les querelles
d’écoles sur les modalités de mensuration (comment, quand, etc.), qui
interdisent les comparaisons utiles. Les statistiques de distance multivariée
et les coefficients de ressemblances raciales, les statistiques de « format » et
de « forme », la distance généralisée de Nahala Nobis relèvent du traitement
par ordinateur. Or, les races sont des entités biologiques réelles à examiner
comme un tout, et non pas pièce par pièce.


1.10.3 L’approche démographique ou populationnelle
Cette méthode insistera donc d’emblée sur les faits de groupes (fonds génétique
ou génome) qui sont plus stables que la structure génétique conjoncturelle
des individus. Ce qui caractérise une race en effet, c’est moins les
caractéristiques qu’on peut y observer que leur fréquence. La méthode
morphologique étant pratiquement délaissée2, les éléments sérologiques
ou génétiques peuvent être soumis à des règles de classification plus
objectives. Pour Landman, une race est « un groupe d’êtres humains qui (à
quelques rares exceptions près) présentent les uns avec les autres plus de
ressemblances génotypiques et très souvent aussi phénotypiques qu’avec
les membres d’autres groupes ». Aleksejev développe aussi une conception
démographique des races avec des dénominations purement géographiques
(Nord-Européens, Sud-Africains, etc.). Schwidejzky et Boyd ont mis l’accent
sur la systématique génétique : distribution des groupes sanguins A, B
et O, des combinaisons du facteur rhésus, gène de la sécrétion salivaire, etc.
L’hémotypologiste fait aussi de l’anatomie, mais au niveau de la molécule.

Il fait de la micro-morphologie en décrivant les cellules humaines dont
la structure immunitaire et l’équipement enzymatique sont différenciés,
le matériel le plus pratique à cet égard étant constitué par le tissu sanguin.
Ces marqueurs sanguins font faire un saut qualitatif historique dans l’identification
scientifique des groupes humains. Leurs avantages sur les critères
morphologiques sont décisifs. D’abord, ils sont presque toujours monométriques,
c’est-à-dire que leur présence dépend d’un seul gène, alors que
l’indice céphalique, par exemple, est le produit d’un complexe de facteurs
difficilement repérables3.

Par ailleurs, alors que les critères morphologiques sont traduits dans des
chiffres utilisés pour des classements aux frontières arbitraires ou floues,
par exemple entre le brachycéphale typique et le dolichocéphale typique,
les marqueurs sanguins eux obéissent à la loi du tout ou rien. On est A ou
non A, Rh+ ou Rh-, etc. De plus les facteurs sanguins échappent presque
entièrement à la pression de l’environnement. L’hémotype est fixé pour
toujours dès la formation de l’oeuf. Voilà pourquoi les marqueurs sanguins
échappent au subjectivisme de la typologie morphologique. Ici l’individu
est identifié par un ensemble de facteurs géniques et la population par une
série de fréquences géniques.
2. Cf. WIERCINSKY, 1965.
3. Cf. J. RUFFIE.

La grande précision de ces facteurs compense leur caractère partiel par rapport à la masse des gènes dans l’ensemble d’un
génome. C’est ainsi qu’on a dressé un atlas des « races » traditionnelles.
Trois catégories de facteurs sanguins apparaissent cependant. Certains
comme le système ABO se retrouvent dans toutes les « races » traditionnelles
sans exception. Ils préexistaient donc sans doute à l’hominisation. D’autres
facteurs comme ceux du système RH sont omniprésents mais avec une
certaine dominante raciale. Ainsi, le chromosome r existe surtout chez les
Blancs. Le chromosome Ro dit « chromosome africain » a une fréquence
particulièrement élevée chez les Noirs au sud du Sahara. Il s’agit donc sans
doute de systèmes qui datent du moment où l’humanité commençait à se
répandre dans des niches écologiques variées. Une autre catégorie de systèmes
dénotent une répartition raciale plus marquée, ainsi les facteurs Sutter
et Henshaw repérables presque uniquement chez les Noirs, le facteur Kell
présent surtout chez les Blancs. Bien qu’ils ne soient jamais exclusifs, on les
a qualifiés de « marqueurs raciaux ». Enfin, certains facteurs sont géographiquement
très circonscrits : par exemple, l’hémoglobine C pour les populations
du plateau voltaïque.
Bien que les facteurs sanguins soient dépourvus de valeur adaptative,
ils n’échappent pas entièrement à l’action du milieu infectieux ou parasitaire
qui peut exercer un tri sur les facteurs sanguins doués d’une valeur sélective,
entraînant par exemple la présence d’hémoglobines caractéristiques ; ainsi
pour les hémoglobinoses S liées à l’existence de cellules falciformes ou drépanocytes
parmi les hématies. Elles ont été détectées dans le sang des Noirs
d’Afrique et d’Asie. Dangereuse pour les seuls sujets homozygotes l’hémoglobine
S (Hb S) est un élément d’adaptation à la présence de Plasmodium
falciparum responsable du paludisme. L’étude des hémotypes sur de grands
espaces permet de dresser des courbes isogéniques visualisant la répartition
globale des facteurs sanguins. Associée au calcul des distances génétiques,
elle donne une idée de la manière dont se situent les populations les unes
par rapport aux autres, le sens des flux géniques permettant de reconstituer
le processus préalable de leur évolution.
Mais la méthode hémotypologique et populationnelle, malgré ses performances
exceptionnelles, se heurte à des difficultés. D’abord parce que
ses paramètres sont appelés à se multiplier énormément et qu’ils aboutissent
d’ores et déjà à des résultats insolites au point d’être regardés par certains
comme aberrants. C’est ainsi que l’arbre phylogénique des populations
dressé par L.L. Cavalli-Sforza diffère de l’arbre anthropométrique. Sur ce
dernier, les Pygmées et San d’Afrique figurent sur le même embranchement
anthropométrique que les Noirs de Nouvelle-Guinée et d’Australie, alors
que sur l’arbre philogénique, ces mêmes Pygmées et San se rapprochent
davantage des Français et Anglais, et les Noirs Australiens, davantage des
Japonais et Chinois4. En d’autres termes, les caractères anthropométriques
4. Cité par J. RUFFIE, 1977 p. 385. De même, du fait du métissage opéré aux Etats-Unis, le
pourcentage d’admixtion blanche chez les Noirs américains compte tenu de certains caractères
génétiques (gène Fya du système de DUFFY, allèle Ro, etc.), serait de 25 à 30 %. Et certains savants en
concluent qu’il s’agit d’un nouveau groupe hâtivement baptisé « Race nord-américaine de couleur ».
sont davantage affectés par le climat que ne le sont les gènes, si bien que
les affinités morphologiques tiennent plus à des environnements similaires
qu’à des hérédités similaires. Les travaux de R.C. Lewontin, sur la base des
recherches des hémotypologistes, montrent que pour le monde entier, plus
de 85 % de la variabilité se situe à l’intérieur des nations ; 7 % seulement de
la variabilité séparent les nations appartenant à la même race traditionnelle,
et 7 % seulement séparent les races traditionnelles. En somme, les individus du
même groupe « racial » diffèrent plus entre eux que les « races » entre elles…


C’est pourquoi de plus en plus de savants adoptent la position radicale
consistant à nier l’existence de toute race. D’après J. Ruffie, aux origines de
l’humanité, de petits groupes d’individus répartis dans des zones écologiques
diversifiées et éloignées, obéissant à des pressions sélectives très fortes,
alors que les moyens techniques étaient infimes, ont pu se différencier
au point de donner les variantes Homo erectus, Homo neandertalensis et
Homo sapiens à ses débuts. Le bloc facial par exemple, le plus exposé à
des environnements spécifiques, a évolué différemment. La richesse de la
peau en pigments mélaniques s’est développée en zone tropicale, etc. Mais
cette tendance spécialisante rapidement bloquée est restée embryonnaire.
L’homme partout s’adapte culturellement (vêtement, habitat, aliments, etc.),
et non plus morphologiquement, à son milieu. L’homme né sous les tropiques
— climat chaud — a évolué longtemps comme australopithèque, Homo
habilis et même Homo erectus, en climat chaud. « C’est seulement au cours
de la seconde glaciation que grâce au contrôle efficace du feu, Homo erectus
a élu domicile dans les climats froids. De polytypique, l’espèce humaine
devient monotypique, et ce processus de déraciation semble irréversible.


Aujourd’hui l’humanité entière doit être considérée comme un seul pool de
gènes intercommunicants. »5
En 1952 Livingstone publiait son fameux article « De la non-existence
des races humaines ». Devant la complexité énorme et, partant, l’inconsistance
des critères retenus pour qualifier les races, il recommande de renoncer au
système linnéen de classement suggérant un « arbre généalogique ». En effet,
dans les zones non isolées, la fréquence de certains caractères ou de certains
gènes évolue progressivement dans diverses directions, et les différences
entre deux populations sont proportionnelles à leur éloignement physique,
conformément à une sorte de gradient géographique (cline). En rapprochant
chaque caractère distinctif des facteurs de sélection et d’adaptation qui ont
pu le favoriser, on dénote des fréquences liées beaucoup plus, semble-t-il, à
des facteurs technologiques, culturels et autres, qui ne coïncident nullement
avec la carte des « races »6. Selon le critère retenu (couleur de la peau, indice
céphalique, indice nasal, caractères génétiques, etc), on obtient chaque fois
des cartes différentes. C’est pourquoi certains savants en concluent que
« toute la théorie des races est insuffisante et mythique ». « Les derniers
progrès de la génétique humaine sont tels aujourd’hui qu’aucun biologiste n’admet plus l’existence de races dans l’espèce humaine. »7 Biologiquement
la couleur de la peau est un élément négligeable par rapport à l’ensemble
du génome.
5. E. MAYR, cité par J. RUFFIE, p. 115.
6. Cf. MONTAGU, « le Concept de race ».

 Bentley Glass pense qu’il n’y a pas plus de six paires de gènes
par lesquels la race blanche diffère de la race noire. Les Blancs diffèrent
souvent entre eux-mêmes, et les Noirs aussi entre eux par un plus grand
nombre de gènes. C’est pourquoi l’Unesco après avoir réuni une conférence
de spécialistes internationaux a déclaré : « La race est moins un phénomène
biologique qu’un mythe social. »8 Cela est tellement vrai qu’en Afrique du
Sud un Japonais est considéré comme un « blanc honoraire » et un Chinois
comme « un homme de couleur ».

Pour Hiernaux, l’espèce humaine ressemble à un réseau de territoires
génétiques, de génomes collectifs constituant des populations plus ou moins
semblables et dont la distance qualitative est exprimée par une estimation
quantitative (taxonomie numérique). Les frontières de tels territoires, définis
à partir du gradient clinial, fluctuent d’ailleurs avec tous les changements
qui retentissent sur les apparences (phénotypes) et les données sérologiques
(génotypes) des collectivités.

Si bien que toute « race », conformément à l’intuition géniale de Darwin,
serait en somme un processus en marche, relevant en quelque sorte de la
dynamique des fluides ; et les peuples seraient tous des métis accomplis ou
en voie de l’être. Chaque rencontre de peuples s’analyse en fait comme une
migration génique et ce flux génétique remet en cause le capital biologique
des deux parties en présence.

Mais alors même que cette approche serait plus scientifique, même si ces
territoires génétiques mouvants étaient admis réellement par les collectivités
en question, les sentiments de type « racial » en seraient-ils supprimés pour
autant, puisqu’ils conserveraient leur base matérielle visible et tangible, sous
la forme des apparences phénotypiques ?

Depuis que les nazis, à commencer par Hitler et ensuite d’autres pseudopenseurs,
ont affirmé qu’entre l’Aryen, « Prométhée du genre humain, » et le
Noir qui est « par son origine un demi-singe », il y a le Méditerranéen considéré
comme un intermédiaire, le mythe racial ne meurt pas. Les morphologistes
impénitents continuent à nourrir ce feu ignoble de quelques branches
mortes9. Linné divisait l’espèce humaine en 6 races : américaine, européenne,
africaine, asiatique, sauvage et monstrueuse. Il est certain que les racistes
prennent place dans l’une ou l’autre des deux dernières catégories.
Retenons donc de toutes ces théories, thèses et hypothèses, le caractère
dynamique des phénomènes « raciaux », étant entendu qu’il s’agit d’un
dynamisme lent et touffu s’exerçant sur une multitude de registres dont
7. J. RUFFIE, p. 116.
8. Quatre déclarations sur la question raciale, Unesco, Paris, 1969.
9. J. RUFFIE cite un Dictionnaire français de médecine et de biologie qui en 1972 maintient le
concept des races dont il existe trois principaux groupes (blancs, noirs, jaunes) fondés sur des
critères morphologiques, anatomiques, sociologiques… et aussi, psychologiques…

Au début du
siècle, Ch. SEIGNOBOS dans son Histoire de la civilisation écrivait : « Les hommes qui peuplent la
terre… diffèrent aussi par la langue, l’intelligence et les sentiments. Ces différences permettent
de partager les habitants de la terre en plusieurs groupes qu’on appelle “races”. »

la couleur de la peau (même si elle est mesurée par électro-spectro-photomètre)
ou la forme du nez ne constituent qu’un aspect presque dérisoire.
Dans cette dynamique, deux composantes motrices en interférences doivent
être retenues : le patrimoine génétique, qu’on peut considérer comme une
gigantesque banque de données biologiques en action, et l’environnement,
au sens large du terme puisqu’il commence dès le milieu foetal.
Les changements qui résultent de l’interaction de ces deux facteurs
fondamentaux interviennent soit sous la forme incontrôlable de la sélection
et de la migration génique (métissage), soit sous la forme hasardeuse de la
dérive génétique ou de la mutation. Bref, c’est toute l’histoire d’une population
qui explique son faciès « racial » actuel, y compris par le truchement
des représentations collectives, des religions et des modes alimentaires,
vestimentaires et autres.

Dans ce contexte, que dire de la situation raciale du continent africain
? La conservation difficile des fossiles humains due à l’humidité et
à l’acidité des sols rend l’analyse historique difficile à cet égard. On peut
dire néanmoins que, contrairement aux théories européennes expliquant
le peuplement de l’Afrique par des migrations venues de l’Asie10, les
populations de ce continent sont en grande partie autochtones. Quant à
la couleur de la peau des plus anciens habitants du continent sous les
latitudes tropicales, de nombreux auteurs pensent qu’elle devait être
sombre (Brace, 1964) car la couleur noire est elle-même une adaptation de
protection contre les rayonnements nuisibles, notamment les rayons ultraviolets.
La peau claire et les yeux clairs des peuples du Nord seraient des
caractères secondaires engendrés par mutation ou par pression sélective
(Cole, 1965).

Aujourd’hui, sans qu’on puisse tracer de frontière linéaire, deux grands
groupes « raciaux » sont repérables sur le continent de part et d’autre du
Sahara. Au Nord, le groupe arabo-berbère alimenté au patrimoine génétique
« méditerranéen » (Lybiens, Sémites, Phéniciens, Assyriens, Grecs, Romains,
Turcs, etc.) ; au Sud, le groupe nègre. A noter que les pulsations climatiques
qui ont parfois effacé le désert, ont provoqué de nombreux brassages durant
des millénaires.


A partir de plusieurs dizaines de marqueurs sanguins, Nei Masatoshi et
A.R. Roy Coudhury ont soumis à l’étude les différences génétiques inter et
intra-groupes entre caucasoïdes et mongoloïdes11. Ils ont défini des coefficients
de corrélation afin de situer la période approximative à laquelle ces
groupes se sont séparés et constitués. L’ensemble négroïde se serait autonomisé
il y a 120 000 ans, alors que mongoloïdes et caucasoïdes se seraient
individualisés il y a 55 000 ans seulement. D’après J. Ruffie, « ce schéma
cadre avec la plupart des données de l’hémotypologie fondamentale »12.
10. La théorie hamitique (SELIGMAN et autres) — due d’une part à l’ignorance de certains faits
et, d’autre part, à la volonté de justifier le système colonial — est la forme la plus raciste de ces
montages pseudoscientifiques.
11. Nei MASATOSHI et A.R. ROY COUDHURY, 1974, 26, 421.
12. J. RUFFIE, p. 399.

A partir de cette période, des mélanges nombreux sont intervenus sur
le continent. On a même tenté de visualiser les distances biologiques des
populations grâce à la technique mathématique des composantes principales.
A. Jacquard l’a tenté pour 27 populations réparties depuis la région
méditerranéenne jusqu’au sud du Sahara, qualifiées par 5 systèmes sanguins
représentant 18 facteurs13. Il obtient 3 groupes principaux répartis
en 4 agrégats. L’un basé au Nord : ce sont les caucasoïdes composés des
Européens, des Regueibat, des Arabes saoudiens, des Touareg Kel Kummer.
Un agrégat Sud est composé des groupes Noirs d’Agadès. Les agrégats
mitoyens contiennent des Peul Bororo, les Touareg de l’Air, du Tassili,
les Ethiopiens, etc., mais aussi les Harratin traditionnellement considérés
comme Noirs. Il serait donc faux de voir dans ce découpage une confirmation
de la division en « races » traditionnelles, car, indépendamment de ce
qui a été dit plus haut, la physionomie du découpage résulte de la quantité
d’informations retenues ; si celle-ci est très petite, tous les points peuvent
se trouver rassemblés.

Par ailleurs, à propos de l’homme sub-saharien, il faut noter que sa dénomination
originelle par Linné était : homo afer (africain). Puis on a parlé de
Nègres, ensuite de Noirs, avec parfois le terme plus large de négroïdes pour
englober tous ceux qui, sur les marges du continent ou dans d’autres continents,
ressemblent aux Noirs. Aujourd’hui malgré quelques notes dissonantes,
la grande majorité des savants reconnaissent l’unité génétique fondamentale
des peuples sub-sahariens. Selon Boyd, auteur de la classification génétique
des « races » humaines, il n’existe qu’un seul groupe négroïde comprenant
toute la partie du continent située au sud du Sahara, mais aussi l’Ethiopie,
et il diffère sensiblement de tous les autres groupements. Les travaux de
J. Hiernaux ont établi cette thèse avec une netteté remarquable. Sans nier
les variances locales apparentes, il montre par l’analyse de 5050 distances
entre 101 populations, l’uniformité des populations dans l’hyper-espace
sub-saharien qui englobe aussi bien les « Soudanais » que les « Bantu », les
côtiers que les Sahéliens, les « Khoisan » que les Pygmées, les Nilotes, Peul
et autres « Ethiopides ». En revanche, il montre la grande distance génétique
qui sépare les « Noirs asiatiques » des Noirs africains.

Même pour la linguistique qui n’a rien à voir avec le fait « racial » mais
qu’on avait mobilisée dans les théories racistes pour inventer une hiérarchie
des langues reflétant la prétendue hiérarchie des « races » dont les « vrais
Nègres » occupaient le bas de l’échelle, les classifications mettent en lumière,
de plus en plus, l’unité fondamentale des langues africaines. Les variances
somatiques sont explicables scientifiquement par les causes de changements
évoquées plus haut, singulièrement les biotopes qui suscitent tantôt des
agrégats de populations plus composites (vallée du Nil) tantôt des isolats de
peuples qui développent des caractères plus ou moins atypiques (montagnes,
forêts, marais, etc.). L’histoire enfin par les invasions et migrations, surtout
dans les zones périphériques, rend compte d’autres anomalies.
13. A. JACQUARD, 1974, pp. 11 -124.

L’influence biologique de la péninsule arabique sur la Corne de l’Afrique se ressent ainsi
sur les peuples de cette région : Somali, Galla, Ethiopiens, mais aussi sans
doute Toubou, Peul, Toucouleur, Songhaï, Hawsa, etc. Il nous a été donné
de voir des Marka (Haute-Volta) avec un profil « sémite » très typique.
Au total, la variété remarquable des phénotypes africains est le signal
d’une évolution particulièrement longue de ce continent. Les restes fossiles
préhistoriques dont nous disposons indiquent une implantation du type
sud-saharien très vaste : depuis l’Afrique du Sud jusqu’au nord du Sahara,
la région du Soudan ayant joué, semble-t-il, un rôle de carrefour dans cette
diffusion.

Certes l’histoire de l’Afrique n’est pas une histoire de « races ». Mais
l’on a trop abusé du mythe pseudo-scientifique de la supériorité de certaines
« races » pour justifier une certaine histoire. Aujourd’hui encore un métis est
considéré comme un Blanc au Brésil et aux Etats-Unis d’Amérique comme
un Noir. La science anthropologique qui a déjà amplement démontré qu’il
n’y a aucune relation entre la race et le degré d’intelligence, constate que
cette connexion existe parfois entre race et classe sociale.
La préeminence historique de la culture sur la biologie est évidente
depuis l’apparition de Homo sur la planète. Quand s’imposera-t-elle dans les
esprits ?
Glossaire
Allèle.Variante du gène.
Sélection. Reproduction différentielle des
génotypes d’une génération à l’autre.
Migration génique. Passage d’individus
reproducteurs de leur population d’origine
à une population adoptive (métissage). Le
métissage qui est considéré par les racistes
comme une dégénérescence pour la race
supérieure, est au contraire ici un enrichissement
pour le pool humain de gènes.
Biologiquement positif, il pose néanmoins
des problèmes sociologiques.
Dérive génétique. Bouleversement du patrimoine
génétique dans un groupe humain
réduit et isolé, du fait d’un accident provoquant
la baisse de fréquence ou la disparition
d’un allèle.
Mutation. Apparition, par modification
d’un ou plusieurs gènes, d’une altération
caractéristique héréditairement.
N.B. Etudes faites sur cette question dans le cadre de la réalisation du projet
d’Histoire générale de l’Afrique, à la demande de l’Unesco :
J. HIERNAUX, Rapport sur le concept de race, Paris, 1974.
G.P. RIGHTMIRE, Comments on race and population history in Africa, New
York, 1974.
E. STROUHAL, Problems of study of human races, Prague, 1976.

Chapitre 11
Classification des langues africaines

1.11.1
Les langues afro-asiatiques27
Ces langues, appelées aussi hamito-sémitiques, couvrent toute l’Afrique du
Nord, et presque toute la corne orientale de l’Afrique (Ethiopie, Somalie) ;
certaines langues de sa branche couchitique s’étendent vers le sud jusqu’à la Tanzanie. En outre, la branche sémitique comprend des langues qui,
actuellement ou autrefois, ont couvert presque tout le Moyen-Orient.
L’afro-asiatique est généralement considéré comme comprenant cinq
branches à peu près également différenciées : berbère28 égyptien ancien,
sémitique, couchitique et tchadique. Cependant, Fleming a récemment
avancé que parmi les langues classées jusqu’ici dans le couchitique occidental,
un groupe qui comprend le kafa et d’autres langues du sud-ouest
de l’Ethiopie, constitue en fait une sixième branche pour laquelle les noms
d’omotique et d’ari-banna ont été proposés.

1.11.2
Niger-kordofanie
Cette famille comprend deux branches, très inégales par le nombre des
locuteurs et l’extension géographique. La première, niger-congo, couvre
une partie considérable de l’Afrique au sud du Sahara, comprenant presque
toute l’Afrique occidentale, plusieurs régions du Soudan central et oriental
et, par sa subdivision bantu, la plus grande partie de l’Afrique centrale,
orientale et méridionale. L’autre branche du niger-kordofanien, le kordofanien
proprement dit, est confiné à une zone limitée de la région du Kordofan
qui se trouve au Soudan.
La division fondamentale du groupe niger-congo est entre les langues
mandé et le reste.

1.11.3
La famille nilo-saharienne
L’autre grande famille de langues négro-africaines est le nilo-saharien. De
façon générale elle est parlée au nord et à l’est des langues niger-congo
et prédomine dans la haute vallée du Nil et dans les parties orientales du
Sahara et du Soudan. Mais elle a un avant-poste occidental dans le Songhaï
en basse vallée du Niger. Elle comprend une branche très vaste, le charinil,
qui renferme la majorité des langues de la famille. En allant dans la
mesure du possible de l’ouest vers l’est, les branches du nilo-saharien sont
les suivantes : 1. songhaï ; 2. saharien a) kanouri-kanembu, b) teda-daza,
c) zaghawa, berti ; 3. maban ; 4. fourian ; 5. chari-nil (pour de plus amples
détails, voir les paragraphes suivants) ; 6. coman (koma, ganza, uduk, guie,
gumuz et mao).


1.11.4
La famille khoïsan
Toutes les langues khoïsan ont des clicks parmi leurs consonnes et la
majorité de ceux qui les parlent appartiennent au type san, physiquement
caractéristique.
La plupart des langues khoïsan sont parlées en Afrique du Sud.
Cependant, il y a deux petits groupes de populations détachés beaucoup
plus loin sur le nord, en Tanzanie, les Hatsa et les Sandawe, dont les langues
diffèrent beaucoup, aussi bien entre elles que de celles du groupe de
l’Afrique du Sud. On divise donc la famille en trois branches : 1. hatsa, 2.
sandawe ; 3. khoïsan d’Afrique du Sud. Le khoisan d’Afrique du Sud est
lui-même divisé en trois groupes : 1. groupe nord, contenant les langues san
du nord des Auen et des Kung ; 2. khoïsan central, divisé en deux groupes :
a) kiechware, b) naron, khoï khoï ; 3. san du sud, le groupe qui présente
la plus grande différenciation interne, avec un nombre considérable de
langues san distinctes.


Chapitre18
Les hommes fossiles africains
1.18.1
L’Afrique, berceau de l’humanité
Charles Darwin fut le premier scientifique à publier une théorie moderne
sur l’évolution et sur l’origine de l’homme. Il fut aussi le premier à désigner
l’Afrique comme son lieu d’origine. Au cours des cent dernières
années, les recherches ont montré à quel point il avait raison, car de nombreux
aspects du travail de précurseur de Darwin se sont trouvé confirmés.
Il n’est plus réaliste de considérer l’évolution comme une simple
hypothèse théorique.
Les témoignages sur le développement de l’homme en Afrique sont
encore incomplets ; mais au cours de la dernière décennie, un nombre
important de fossiles a pu être étudié et interprété. Il y a de bonnes raisons
de penser que l’Afrique est le continent où les hominidés apparurent pour
la première fois et, plus tard, acquirent la bipédie et la station verticale qui
sont des éléments décisifs de son adaptation. Il est extrêmement intéressant
de rechercher quand et par quels processus l’homme a pu réaliser cette
adaptation. La période d’évolution est longue. Or, de nombreuses phases
de l’évolution de l’homme ne peuvent être attestées par aucun spécimen
fossile. La conservation de ces fossiles est liée, en effet, à des conditions tout
à fait spéciales.
La fossilisation nécessite des conditions géologiques dans lesquelles
la sédimentation est rapide et où la composition chimique des sols et des
eaux de percolation permet la substition d’éléments minéraux aux éléments
organiques.

Chapitre19
Prehistoire de l'afrique orientale

1.19.1La recherche préhistorique, Prolégomènes méthodologiques

C’est dans la partie orientale de l’Afrique que l’homme apparut comme
un animal à station verticale, fabriquant des outils, il y a environ trois millions
d’années. Pour cette raison, l’histoire, dans cette partie du monde, a
été plus longue que nulle part ailleurs, et l’âge de la pierre, en particulier,
y est plus étendu que sur les autres continents et dans les autres régions
de l’Afrique. Son point de départ peut être fixé au moment où les premiers
hominidés commencèrent à fabriquer des outils de pierre reconnaissables,
selon des formes et des types prédéterminés, de façon régulière.
Cette combinaison de capacités physiques et mentales pour la production
d’outils — en d’autres termes le dépassement de sa condition biologique
— et le fait de dépendre, de plus en plus, de ces capacités et activités
extrabiologiques, c’est-à-dire culturelles, distinguent l’homme des autres
animaux, et définissent… l’humanité. L’évolution de l’homme vers le
statut d’animal capable de s’asseoir, de se tenir debout et de se déplacer
sur deux pieds — à la différence des singes et autres mammifères quadrupèdes
ou quadrumanes — facilita l’utilisation et la fabrication d’outils,
en libérant les mains qui devinrent disponibles pour tenir, porter, saisir et
manipuler. De plus, ces développements furent nécessaires à sa survie et
à ses performances dans le monde, particulièrement en ce qui concerne
l’obtention et la préparation de sa nourriture.


1.19.2 Les 3 phases de la préhistoire afrique orientale
Early stone age
Middle stone age
Late stone age
tableau page 494...

Chapitre 20
Préhistoire de l'afrique australe

1.20.1
Prehistoire, afrique australe les premiers hominidés
Les premiers hominidés
Darwin et Huxley considéraient les tropiques et, peut-être, le continent
africain comme étant l’habitat originel de l’homme puisque l’on y trouve
le chimpanzé et le gorille, ses plus proches parents parmi les primates.
Ces pongidés, de même que l’ancêtre commun des singes anthropoïdes
et de l’homme, sont arboricoles ; leurs caractéristiques morphologiques
prouvent que leur évolution a dû s’accomplir au cours d’une très longue
période d’adaptation à la vie des forêts tropicales dans les basses terres
et moyennes montagnes. Pour sa part, l’homme a évolué non dans
la forêt mais dans les savanes. En Afrique orientale et méridionale, les
hominidés fossiles les plus anciens sont exhumés dans les prairies semiarides
et les forêts claires de caducifoliés ; leurs ancêtres avaient dû y
faire face à des problèmes de survie entièrement différents, avec des
ressources potentielles infiniment plus variées que celles dont disposent
les anthropoïdes.

1.20.2 Afrique australe; Middle Stone Age
La nécessité de considérer l’outillage de pierre de l’homme préhistorique
— ce qui est généralement tout ce qui reste de lui — comme le produit
de l’activité et des besoins immédiats de ceux qui le fabriquaient, et non
comme l’ouvrage de populations nécessairement distinctes d’un point de
vue génétique et ethnique, s’impose particulièrement à l’égard des diverses
composantes des ensembles régionaux contemporains de ce que l’on a longtemps
appelé le Middle Stone Age. Pour assigner un assemblage au Middle
Stone Age, on se fondait essentiellement sur certaines caractéristiques
techniques et typologiques et sur le fait qu’il se situait stratigraphiquement
entre le Early Stone Age et le Late Stone Age.

1.20.3 Late stone age, Afrique australe
Late Stone Age
En Afrique australe, l’image classique du Late Stone Age est celle d’industries
principalement microlithiques, généralement baptisées « wiltoniennes »
d’après le nom de la grotte située à l’ouest de la province du Cap où ces
industries caractéristiques ont été découvertes et décrites pour la première
fois, ainsi que l’industrie à racloirs, dite de Smithfield, dans la zone à lydianite
du highveld. Dans quelques sites du sous-continent, cependant, on a découvert
des industries auxquelles on a donné le nom de pré-wiltoniennes. Elles
ont fait leur apparition il y a un peu plus de 20 000 ans et marquent un changement
radical dans la technologie de l’outillage lithique. Les « nucléus préparés
» du Middle Stone Age font place à des nucléus sans forme précise dont
sont débités des éclats irréguliers. Les seuls outils préservant un caractère
spécifique paraissent être des types variés de grands racloirs, des grattoirs sur
éclat ou abrupts, ainsi que plusieurs formes de grattoirs plus petits et convexes.

On en trouve des spécimens sur des gisements de la côte méridionale16
de la région d’Orange17 du Transvaal18 et de la Namibie19 où ces vestiges
sont associés à l’abattage de trois éléphants.


Chapitre 21

L'afrique centrale, prehistoire

1.21.1 Introduction aux préhistoires, afrique central
Le bassin du Zaïre s’étend géographiquement du golfe de Guinée à l’ouest,
à la zone des grands lacs à l’est, approximativement sur le dixième parallèle
sud en Angola et au Shaba (ex-Katanga) et sur la ligne de partage des eaux
des bassins hydrographiques du Tchad et du Zaïre au nord1.
Il représente actuellement la zone essentiellement équatoriale et son
couvert végétal constitué par la grande forêt est le plus dense que l’on puisse
rencontrer en Afrique. Il est par ailleurs connu que cette zone forestière s’est
étendue, au moment de certaines périodes très humides, beaucoup plus au
nord qu’elle ne l’est actuellement. Au cours des millénaires, la forêt a régressé
en ne subsistant que par des galeries forestières plus ou moins larges le long
des fleuves et des rivières. Si nous insistons sur ce couvert végétal, c’est
parce qu’il a été un facteur primordial dans le développement et l’évolution
des civilisations préhistoriques de cette région. D’après les travaux et les
connaissances actuelles, les civilisations préhistoriques et plus particulièrement,
semble-t-il, celles qui ont succédé à l’Acheuléen ont évolué sur place,
conditionnées par la forêt primaire et sans contact avec les populations vivant
dans les zones à végétation moins dense. Au nord, les grandes migrations
du Néolithique cheminant d’est en ouest ont longé la forêt et n’y ont pas
pénétré comme si elle représentait une véritable barrière et un monde où ne
s’aventuraient pas les populations habituées à vivre dans les zones de savanes
et les grands espaces dégagés.

1.21.2 Bases chronologiques, prehistoire afrique centrale
Bases chronologiques
Nous utiliserons pour ce paragraphe les travaux de chronologie du Quaternaire
du bassin du Zaïre qui ont été élaborés par G. Mortelmans (1955–1957)
et qui, au vu des connaissances actuelles, sont les plus acceptables.

Le pluvial kaguérien
Il paraît être le pluvial le plus important des quatre qui se sont succédé.
C’est une période de creusement intense des vallées et de formation de très
vieilles terrasses de graviers qui contiennent les plus anciennes industries
du bassin du Zaïre. Ces industries constituées en presque totalité par des
galets aménagés, se classent dans un Pré-Acheuléen inférieur (Kafuen de
G. Mortelmans). Un aride important succède au pluvial Kaguérien et les
vieilles terrasses se recouvrent d’un puissant manteau de latérites où l’on
rencontre un Pré-Acheuléen plus évolué mais mal situé chronologiquement
du fait de son manque de stratigraphie.

Le pluvial kamasien
Il se situe à l’étage final du Pléistocène inférieur et couvre tout le Pléistocène
moyen. En réalité il se divise en deux phases séparées par une période
plus sèche. Dans le bassin du Kasaï se rapportent à cette période les terrasses
de 30 mètres et de 22 -24 mètres ; au Shaba (Katanga) et, semble-t-il,
dans l’ouest du Centrafrique, les graviers de terrasses, de fonds de thalweg
et des lits fossiles des cours d’eau. Il se produit alors, dans les régions au
relief peu accentué, le remblaiement total de certains lits de rivières et le
creusement d’un nouveau cours. Dans les couches profondes de ces lits
fossiles se rencontre un outillage Pré-Acheuléen plus évolué que celui que
l’on rencontre dans les vieilles terrasses du Kaguérien. Quelques bifaces
commencent à y apparaître, mais sa place chronologique n’est pas non plus
située avec exactitude.

La fin de la période maximale du Kamasien voit l’Acheuléen inférieur
succéder aux industries à galets aménagés. Cet Acheuléen inférieur possède
encore de nombreux galets taillés mais on y voit apparaître de nouveaux
outils : les bifaces et les hachereaux en particulier. Ces derniers, assez rares
au début, vont prendre rapidement une place importante dans l’outillage de
cette civilisation.

Une phase modérément sèche suit le premier maximum kamasien.
Elle voit la formation de nouvelles latérites, d’éboulis de pente et de dépôts
de limons fluviatiles. Un Acheuléen moyen se situe à cette période. Il est
généralement façonné sur éclats, et souvent ces éclats sont obtenus par une
technique de débitage latéral dite « technique Victoria West I »3.

3. Nom donné à deux techniques de débitage Levallois observées particulièrement dans les
industries recueillies aux environs des chutes du Zambèze à Victoria (Victoria Falls).


Le second maximum kamasien4, moins accentué que le premier, voit
le dépôt de nouveaux graviers et la mise en place des terrasses des 15
mètres au Kasaï. Le cycle se termine par le début d’une nouvelle période
sèche qui voit la formation de nouvelles latérites. L’évolution de l’Acheuléen
s’y poursuit avec une nouvelle technique de débitage : Victoria West
II, et le développement d’un nouvel outil, le pic, qui va occuper, en zone
forestière, une place considérable dans les ensembles industriels succédant
à l’Acheuléen.

La période aride post-kamasienne est la plus importante connue dans
cette région. Le Sahara s’étend vers le sud et le désert du Kalahari vers le
nord. Certains auteurs pensent que la forêt équatoriale a pratiquement disparu
et ne subsiste plus que par des galeries forestières. Des sables rouges
désertiques s’accumulent en épaisseurs parfois considérables. L’Acheuléen
disparaît ou plutôt semble se transformer sur place en une nouvelle industrie
appelée Sangoen, particulièrement en Afrique équatoriale et dans les zones
forestières.

L’outillage se transforme. Les hachereaux se raréfient et finissent par
disparaître ; les bifaces deviennent plus épais et plus massifs, les pics sont
très abondants et de nouveaux outils, totalement inconnus à l’Acheuléen
figurent dans l’outillage : des pièces bifaciales allongées de grandes
dimensions. Cet outillage serait adapté à une vie en milieu forestier. Il
y a cependant là une contradiction avec l’environnement dans lequel
s’est développé le Sangoen, si l’on admet que la forêt équatoriale avait
pratiquement disparu à l’aride post-kamasien où il se situe. Il faut bien
le reconnaître, le Sangoen est actuellement l’une des industries africaines
les plus mal connues.

Le pluvial gamblien
Le pluvial gamblien voit se reconstituer la forêt équatoriale tandis que les
fleuves creusent les vallées et déposent les alluvions des basses terrasses,
alluvions constituées de sables éoliens accumulés lors du dernier aride. Au
Zaïre occidental et au Kasaï, le Sangoen évolue vers une nouvelle industrie
moins massive, le Lupembien, elle aussi considérée comme une civilisation
forestière. Les régions sud-orientales voient se développer des industries
apparentées à celles de l’Afrique du Sud et du Kenya : industries à éclats
et lames avec faciès moustéroïdes connus sous le vocable de Middle Stone
Age (Age moyen de la pierre), mal situées, aussi bien dans leur stratigraphie,
souvent inexistante, que dans leur typologie.

Le Makalien et le Nakurien,
phases humides post-gambliennes
Ces deux périodes sont beaucoup moins accentuées que les pluviaux précédents
; entre les deux s’intercale une courte phase sèche, et le Nakurien n’est pas connu très nettement dans le bassin du Zaïre. Au Makalien les
rivières creusent légèrement leur lit, puis se produit un nouveau remblaiement.

4. Certains auteurs font de ce second maximum kamasien, le « Kanjérien », ce qui donne 4
périodes humides au lieu de 3, dont une avec deux phases bien distinctes.


Sur place le Lupembien évolue, les outils deviennent de plus en plus
petits, tandis que tranchets et pointes de flèche deviennent très nombreux
dans le Tshitolien, civilisation de chasseurs. Au Zaïre oriental, au Shaba et
en Angola se développent plusieurs faciès inclus dans le Late Stone Age
(Age récent de la pierre), ensemble qu’il est d’ailleurs nécessaire de revoir
sérieusement car on y a placé plusieurs industries aussi différentes que disparates
que l’on ne savait où situer avec exactitude dans la chronologie.
Pendant et après la période humide nakurienne, les industries néolithiques
— dont fait partie le Tshitolien — envahissent toute l’Afrique équatoriale
où elles semblent avoir une durée beaucoup plus longue que dans
d’autres secteurs. Les civilisations du Cuivre et du Fer ne pénétreront qu’à
une époque très tardive dans cette région à accès difficile, fait qui montre
encore une fois l’évolution sur place des civilisations préhistoriques.


1.21.3 Les industries préhistoriques du bassin du Zaire
1.21.3.1 Les industries préhistoriques du bassin du Zaïre
Les industries pré-acheuléennes
Des industries préhistoriques très anciennes constituées par des galets
fracturés sont connues dans tout le bassin du Zaïre. En général elles sont
enfouies sous les vieilles latérites comme dans le bassin de la haute Kafila
au Zaïre ; en Centrafrique, dans les formations latéritiques du plateau de
Salo en Haute-Sangha. Elles se rencontrent également dans les alluvions
profondes des lits fossiles de rivières et de fleuves de cette même région.
En Angola, elles sont incluses dans les alluvions profondes à éléments
lourds de très nombreuses rivières.
Ces civilisations préhistoriques anciennes, dites « civilisations du galet
aménagé », Pebble culture, Early Stone Age, portent des noms divers suivant
les lieux et les préhistoriens qui les ont signalées pour la première fois. En
fait, toutes s’incluent dans une lente évolution des techniques de taille qui a
duré près de deux millions d’années.

1.21.3.2 Industries préhistoriques du bassin du Zaire, le Kafuen
Le Kafuen
Site éponyme : la vallée de la Kafu en Ouganda, découvert par E.J. Way land
en 1919. L’industrie est constituée de galets de rivière sur lesquels trois
éclats ont été enlevés dans trois directions principales, rarement sur une,
déterminant ainsi un tranchant grossier. Le Kafuen se subdivise actuellement
en quatre niveaux : Kafuen archaïque, Kafuen ancien, Kafuen récent
et Kafuen évolué ; ces quatre stades sont connus à Nsongesi (sud Ouganda)
dans les terrasses de 82 et 61 mètres. Le Kafuen évolué est très proche ou
même identique à l’Oldowayen. Certains préhistoriens estiment que les
niveaux anciens du Kafuen ne sont pas des preuves d’un outillage humain
et que les galets fendus qui s’y trouvent sont dus à des fractures naturelles.


1.21.3.3 Industries préhistoriques du bassin Zaire, l'Oldowayen
L’Oldowayen
Site éponyme : Olduvai en Tanzanie dans la plaine de Serengeti, découvert
par Katwinkel en 1911 puis rendu célèbre à partir de 1926 par les travaux et
les découvertes de L.S.B. Leakey.
La gorge d’Olduvai entaille profondément les dépôts d’un ancien lac
pléistocène moyen et supérieur. L’on y a identifié onze niveaux « Chelléo-
Acheuléen » au-dessus d’un pré-Acheuléen qui constitue l’Oldowayen.
L’Oldowayen est une industrie façonnée à partir de galets de rivière,
moins plats généralement que ceux du Kafuen. La taille est plus développée
et le tranchant sinueux est obtenu par enlèvements alternes qui, dans le
dernier stade de cette industrie, finissent par dégager une pointe annonçant
déjà les civilisations à bifaces. L’Oldowayen est connu au Shaba, dans l’ouest
du Centrafrique (gisements d’alluvions de la Haute-Sangha), il semble présent
dans le nord-est de l’Angola, mais en revanche, malgré la découverte de
galets aménagés isolés au Cameroun, au Gabon et en République populaire
du Congo, il n’a pas été localisé avec certitude dans ces derniers pays en
bordure du golfe de Guinée.

1.21.3.4 Industries préhistoriques du bassin Zaire, l'Acheuléen
L’Acheuléen
L’Acheuléen est une civilisation particulièrement bien représentée dans
le bassin du Zaïre et certains gisements d’alluvions ou de terrasses sont
d’une richesse exceptionnelle. Les divisions faites dans l’Acheuléen en
quatre ou cinq stades, suivant les auteurs, correspondent plus particulièrement
à des techniques de taille et de finissage des outils ; elles sont
plus typologiques que stratigraphiques. Les gisements acheuléens sont
en grande partie constitués par les alluvions des cours d’eau anciens,
déposées sous formes de terrasses, en graviers et en sables de thalweg
et dans les lits fossiles de petites rivières dont les cours se sont déplacés.
Les industries ne sont pas en place, elles ont été transportées,
concentrées par le ruissellement et usées au cours de ce charriage. De
ce fait, l’étude de l’Acheuléen dans ces gisements est surtout fondée sur
la typologie et non sur la stratigraphie, comme à Olduvai où les dépôts
lacustres renfermant les industries ont une puissance de l’ordre d’une
centaine de mètres.
L’industrie acheuléenne se caractérise par un outillage assez varié et
beaucoup plus élaboré que dans les civilisations pré-acheuléennes.

1.21.3.5 Industries préhistoriques du bassin Zaire, le Sangoen
Le Sangoen
Le site éponyme qui a donné le nom de cette civilisation est Sango Bay,
sur la rive ouest du lac Victoria en Tanzanie, site qui fut dévouvert par E.J.
Wayland en 1920.
Le Sangoen est une industrie dérivée directement du substrat acheuléen
local et sans introduction d’éléments venant de l’extérieur. Il occupe la fin
du pluvial Kanjérien et se poursuit pendant une phase de transition entre
ce pluvial et le grand aride qui lui succède. C’est une industrie relativement
mal connue qui présente plusieurs faciès locaux.

1.21.3.6 Industries préhistoriques du bassin Zaire, le lupembien
Le Lupembien est, selon la classification recommandée au Congrès Panafricain
de 1955, une industrie du Middle Stone Age. Il convient cependant
d’être prudent avec ce terme de Middle Stone Age car on y a placé tout un
ensemble d’outillages très disparates dont la position exacte n’est pas encore
bien définie.
Le Lupembien se développe au moment où les conditions de pluviosité
reviennent à la normale au début du quatrième pluvial dit « Gamblien » ;
il atteint son apogée au cours de la deuxième partie de cette période très
humide et, si l’on tient compte des datations en âge absolu, sa durée est
voisine de 25 000 ans.

1.21.3.7 Civilisations préhistoriques (du bassin Zaire) à caractère non forestier
Tandis que le Lupembien occupe la zone forestière de l’ouest du bassin du
Zaïre, le Shaba et l’est de l’Angola voient se développer des civilisations à
caractères non forestiers : le Proto-Stillbayen, le Stillbayen et le Magosien.
Ces civilisations atteindront une grande expansion en Afrique de l’Est et du
Sud.
Le Proto-Stillbayen
Le site éponyme en est Still Bay, gisement du littoral de la province du
Cap. Le Proto-Stillbayen est une industrie caractérisée par des pointes unifaciales,
des grattoirs, des coches, des pierres de jet, de rares bifaces de petites
dimensions, des pointes semi-foliacées à section épaisse, grossièrement
retouchées en de rares burins. Ces outils sont obtenus par une retouche
relativement abrupte.
Le Stillbayen
Au Stillbayen, le fond de l’outillage ne varie pas sensiblement par rapport
au stade précédent, mais l’on y remarque une grande maîtrise dans les
techniques de débitage épilevalloisien. Une acquisition importante est la
retouche-pression, utilisée surtout dans le façonnage des armes et des pointes
moustéroïdes unifaciales ou bifaciales qui souvent conservent un talon
facetté. Dans un dernier stade, connu au Kenya seulement, des lamelles à
dos, des burins et des segments de cercle figurent dans l’outillage.
Le Proto-Stillbayen est très abondant au Shaba ; le Stillbayen y est moins
courant. Les restes humains les plus anciens découverts au Zaïre appartiennent
au Stillbayen. Il s’agit de deux molaires découvertes avec des quartz
taillés et une pointe bifaciale, par le R.P. Anciaux de Favaux dans les brèches
ossifères de Kakontwe.
Le Magosien
Le site éponyme de cette industrie est Magosi en Ouganda, site découvert
par Wayland en 1926. C’est une culture dans laquelle se retrouvent les
principales pièces du Stillbayen. Des outils microlithiques : lamelles à bords
abattus, segments de cercle, triangles, grattoirs unguiformes, petits burins et
grains d’enfilage en test d’oeuf d’autruche complètent l’industrie. Le Magosien
semble exister au Katanga, mais aucun site bien défini n’a encore été
reconnu avec certitude.

1.21.3.8 Une industrie mésolithique : le Tshitolien (bassin du Zaire)
A la fin du Pléistocène, deux périodes relativement sèches provoquent un
recul du couvert forestier, notamment en altitude. C’est sur ces sols, dégagés
de la végétation, au voisinage des sources, souvent au sommet de collines
tabulaires ou sur les cols, que s’installent les hommes du Tshitolien6. Les
gisements de ce type sont connus sur le plateau Bateke, au Stanley Pool,
dans la plaine de Kinshasa et dans le nord-est de l’Angola. L’outillage varie
suivant les gisements ; il comporte encore une proportion assez forte d’outils
forestiers mais de dimensions très réduites. On y rencontre des outils
nouveaux ou peu connus dans les industries précédentes : rabots, lames à
pointe retouchée, couteaux à dos ; et surtout des éléments microlithiques et
géométriques : trapèzes, triangles, quartiers d’orange et micro-tranchets. Les
pointes de flèches présentent une grande variété de types et de formes :
foliacées, losangiques, ovales, triangulaires, à ailerons, pédonculées, denticulées
et à tranchant transversal. Elles sont taillées en presque totalité par
retouche-pression, ce qui leur donne une grande finesse.


1.21.3.9 Le Néolithique, bassin du Zaire
Dans tout le bassin du Zaïre, au sens large du terme, les civilisations préhistoriques
dont nous venons de parler dans les paragraphes précédents forment,
du pré-Acheuléen au Tshitolien, les étapes successives d’un immense
complexe culturel, développé dans un milieu forestier, où il a, comme nous
l’avons déjà dit, évolué sur place sans apports sensibles venant du monde
extérieur à cette grande forêt.
Les faciès néolithiques — car il faut immédiatement préciser qu’il y a
plusieurs faciès, parfois fort différents les uns des autres — se développent au
cours du dernier et bref humide : le Nakurien. A ce moment-là, le climat est
sensiblement le même que celui que nous connaissons aujourd’hui. Le couvert
forestier est plus dense, car il n’a pas encore subi l’action de dégradation
de l’homme, et les espèces végétales sont celles qui existent actuellement.
C’est donc dans une forêt tropicale très dense que, venant du nord, après
avoir franchi le fleuve aux environs des rapides d’Isanghila, les hommes d’une
civilisation néolithique dite « du Congo occidental » envahissent progressivement
la région. Ces hommes sont porteurs de nouvelles techniques qui vont
fusionner plus ou moins avec celles qui survivent sur place. Ce Néolithique se
distingue par l’emploi presque exclusif de roches très difficiles à tailler : schistes,
quartz, jadéite.


1.21.3.10 Les monuments mégalithiques, bassin du Zaire
Les civilisations mégalithiques se sont développées sous diverses formes à
travers l’Afrique et plus particulièrement en Afrique du Nord et au Sahara.
Le bassin du Zaïre n’a pas connu de telles civilisations, sauf en ce qui
concerne le nord-ouest du Centrafrique. En Angola, au Zaïre, au Gabon, en
République populaire du Congo, on ne connaît aucun monument mégalithique,
et au Cameroun seulement quelques pierres dressées.

1.21.3.11
L’art rupestre, bassin du Zaire
Placé entre les deux grandes régions d’art rupestre du Sahara et de l’Afrique
du Sud, le bassin du Zaïre possède également un art rupestre mais qui n’est
pas aussi riche que l’on pouvait s’y attendre du fait de sa situation.
Au Tchad, dans l’Ennedi et le Borkou, s’est développé un art rupestre
qui fait partie des grands ensembles sahariens. Au Cameroun, on connaît un
site de gravures sur dalles horizontales, polies et usées par l’érosion, dans le
nord du pays à Bidzar. Les figurations sont essentiellement géométriques :
cercles et boucles, elles se présentent soit isolées, soit en groupe.




1.21.4
Préhistoire de l'afrique centrale

1.21.4.1 Délimitation de la préhistoire de l'afrique centrale
L’Afrique centrale dont il sera question dans ce chapitre couvre le Zaïre
et quelques pays limitrophes : la République du Congo, le Gabon, le Rio
Muni, le Centrafrique, le Rwanda, le Burundi et l’Angola.



1.21.4.2 Les premiers chercheurs, afrique centrale

Les premiers chercheurs qui se sont intéressés à l’Afrique centrale ont
d’abord voulu y reconnaître des périodes semblables à celles décrites en
Europe. C’est X. Stainier qui tenta une première étude d’ensemble en 1899,
mais c’est à J. Colette que revient le mérite d’avoir entrepris des fouilles dès
1925 (Bequaert, 1938). Toutefois on peut dire que la recherche scientifique
n’a réellement pris de l’extension qu’après la Deuxième Guerre mondiale.
Depuis lors, des études systématiques ont été effectuées par J.D. Clark en
Zambie et en Angola, R. de Bayle des Hermens en Centrafrique, J. Nenquin
au Rwanda et au Burundi, G. Mortelmans, J. de Heinzelin et H. van Moorsel
au Zaïre, et par la Société préhistorique et protohistorique gabonaise au
Gabon. Au Zaïre, les travaux se sont surtout développés depuis la création de
l’Institut des musées nationaux en 1970.



1.21.4.3 Les chasseurs récolteurs spécialisés, afrique centrale
Chasseurs-récolteurs spécialisés
A un moment donné, probablement entre 50 000 BP et 40 000 BP, on voit
apparaître des microlithes géométriques : segments de cercle, triangles, rectangles
et trapèzes. Les plus caractéristiques semblent être les segments,
bien qu’en Afrique du Sud ceux-ci soient déjà présents à la fin du Middle
Stone Age où ils étaient probablement employés comme barbillons à la
base de pointes de lances1. Au Late Stone Age, en revanche, ces microlithes
servaient seuls, comme armatures de flèches, de lances, de harpons, de
couteaux ou de ciseaux.
Comme à la période précédente, la région étudiée peut être partagée
en deux zones distinctes. Dans la partie occidentale qui couvre le nord de
l’Angola, le Kasaï, le Kwango, le Bas-Zaïre et la République populaire du
Congo, on observe la persistance de la tradition dite lupembienne, comme si
le Lupembien, évoluant sur place, avait donné naissance au Tshitolien.



1.21.4.4 Fin des âges de la pierre, afrique centrale
L’abondance des outils polis dans certaines régions les a fait considérer
comme l’indice d’un néolithique ; mais nous avons vu qu’on rencontre de
tels outils dès le Late Stone Age et qu’on les fabriquait et utilisait encore
au XIXe siècle dans la région de l’Uélé (van Noten, 1968). Aussi la découverte
d’outils polis, en dehors de tout contexte archéologique, n’a-t-elle
pas grande signification. La répartition de ces vestiges n’est cependant
pas sans intérêt, car ces objets n’ont été signalés qu’à la périphérie de la
cuvette centrale. A l’Est, de telles découvertes sont extrêmement rares ;
tout au plus connaît-on au Burundi deux haches polies et une grotte avec
des polissoirs (van Noten, 1969 ; Cahen, van Noten, 1970). Le nombre de
trouvailles augmente un peu vers le Sud-Est où quelques haches polies
ainsi que des polissoirs sont signalés au Shaba tandis qu’au Kasaï, si l’on
rencontre encore des polissoirs, les outils polis sont pratiquement absents
(Celis, 1972).



1.21.5 Préhistoire de l'afrique du Nord
Proches de l’Europe, méditerranéens par leur façade maritime septentrionale,
les pays du Maghreb ont été parcourus, il y a plus d’un siècle parfois,
par les premiers chercheurs curieux de leur préhistoire. Ainsi s’accumula
une abondante bibliographie, de valeur très inégale. Des mises au point
(1952 -1955 -1974) l’émondèrent. Mais la recherche préhistorique dans
cette partie du nord de l’Afrique n’a pas conservé l’avance dont elle disposa
pendant longtemps ; elle est, tout au contraire, en retard dans deux
domaines essentiels : les méthodes de fouilles, sauf de trop rares exceptions,
et la chronologie absolue, ici essentiellement limitée aux possibilités
du radiocarbone. L’Afrique orientale a réalisé infiniment mieux dans ces
deux domaines.


1.21.5.1 Le pré-acheuléen, préhistoire de l'afrique du nord
Les plus anciennes industries humaines : le «Pré-Acheuléen »
Les témoignages ne manquent pas, mais leur interprétation, autre que typologique,
est délicate. Elle se fonde sur la stratigraphie du quaternaire littoral
au Maroc (Biberson), sur la paléontologie animale en Algérie (Aïn Hanech,
près de Sétif, fouilles C. Arambourg) et en Tunisie (Aïn Brimba, près de
Kebili), uniquement sur la typologie au Sahara (Reggan, In Afaleleh, etc.).
Des ponts plus ou moins fragiles peuvent ainsi être jetés en direction des
gisements de Tanzanie, du Kenya et d’Ethiopie. Fragiles, parce que seul
le littoral atlantique du Maroc a permis d’établir une évolution des « galets
aménagés » sur les bases que P. Biberson a utilisées et qui sont partiellement
remises en cause ; parce que les faunes ne sont pas forcément contemporaines,
parce qu’il y a présence archéologique d’un côté, structure archéologique
de l’autre, parce que les méthodes d’analyse typologique sont différentes
en Afrique « francophone » et « anglophone », etc.



1.21.5.2 Les industries acheuléennes, afrique du nord
Depuis le Symposium de Burg Wartenstein (1965) et le Congrès Panafricain
de Préhistoire de Dakar (1967), on groupe sous le terme d’« Acheuléen
africain » tout le Paléolithique inférieur, ce qui correspond en Europe occidentale
à l’Abbevillien et à l’Acheuléen, mais aussi au « Clactonien » et au
« Levalloisien », si discutés l’un et l’autre.
L’Acheuléen est très abondant au Maghreb et, mises à part les stations
actuellement de surface, il se présente dans trois types de gisements assez
particuliers :
a) Les gisements en relation avec le Quaternaire littoral, continental et
même marin. C’est, en particulier, le cas du Maroc atlantique, où P. Biberson
a pu proposer une séquence acheuléenne partant des galets aménagés de
la Pebble Culture du Pré-Acheuléen et aboutissant au Paléolithique moyen
(Atérien). Pour des raisons qui relèvent de la géomorphologie littorale, l’Algérie
n’est pas aussi favorisée. Néanmoins, des « gisements » ont été signalés
sur la côte kabyle (Djidjelli) et près d’Annaba (Bône). Je ne connais pas de
gisement acheuléen de ce type sur le littoral tunisien.
b) Les gisements d’alluvions fluviatiles ou lacustres. Les premiers sont
infiniment plus rares et pauvres qu’en Europe, et leurs relations stratigraphiques
et paléontologiques sont le plus souvent très imprécises. C’est le cas de
nombre de sites marocains (Oued Mellah), et algériens : Ouzidane (près de
Tlemcen), Champlain (près de Medea), Tamda (Oued Sebaou), Mansourah
(Constantine), Clairfontaine (N. de Tebessa), S’Baïkid et surtout El-Ma El-
Abiod (S. de Tebessa) ; en Tunisie, l’Acheuléen de Redeyef (Gafsa). On ose
à peine évoquer des gisements de rives de lacs, si extraordinaires en Afrique
orientale (par exemple Olorgesailie, Kenya). Il y a bien le lac Karar (Tlemcen),
aux fouilles trop anciennes et mal conduites de M. Boule, et Aboukir
(Mostaganem), encore plus mal connu. Un seul site émerge de cette imprécision,
celui de Sidi Zin (Le Kef, Tunisie), où un niveau à hachereaux est pris
entre deux autres à bifaces, sans hachereaux. En revanche l’Acheuléen lié
aux dépôts lacustres est de règle, de la Mauritanie à la Libye.
c) Les gisements en rapport avec d’anciennes sources artésiennes.
Celles-ci semblent avoir attiré les hommes de l’Acheuléen à l’Atérien. C’est
d’abord le cas de Tit Mellil (Casablanca) et de l’Aïn Fritissa (sud d’Oujda)
au Maroc ; du « lac Karar » déjà cité, en Algérie, ainsi que Chetma (Biskra),
dont on ne sait presque rien, et surtout Ternifine (Mascara). Seul ce dernier
a fait l’objet de fouilles récentes (1954 -1956) et systématiques, confiées par
l’Algérie au professeur C. Arambourg.

1.21.5.3 Moustérien — Atérien, afrique du nord
En 1955, j’ai écrit que je doutais de l’existence d’un Moustérien autonome
en Afrique du Nord. Le Dr Gobert m’a sévèrement réprimandé, et il avait
raison. Ultérieurement (1965), j’ai fortement nuancé ma position première ;
mais cela ne résolvait pas le problème : il était simplement déplacé. Il y
avait à coup sûr des gisements vraiment moustériens dans le Maghreb ;
mais situés dans des conditions géographiques invraisemblables, aussi
contraires qu’il est possible à toute conception d’ethnie préhistorique : 6
gisements hors de discussion en Tunisie : Sidi-Zin (Le Kef), Aïn Mhrotta
(Kairouan), Aïn Metherchem (Dj. Chambi), Sidi Mansour de Gafsa, El-
Guettar (Gafsa), Oued Akarit (Gabès) ; un seul en Algérie : Retaïmia (vallée
du Chéliff) ; 3 au Maroc : Taforalt (Oujda), Kifan bel Ghomari (Taza),
Djebel Irhoud (Safi) ; aucun au Sahara. Or les sites pré- ou post-moustériens
se comptent par centaines. Cela ne reflète pas l’état des recherches,
car la découverte du Moustérien était une préoccupation essentielle des
préhistoriens formés en France, où il abonde ; comme d’ailleurs dans les
péninsules ibérique et italienne, dès Gibraltar, par exemple. Il y a 800 km
de Sidi Zin (Le Kef) à Retaïmia, 360 de ce site à la grotte de Taforalt, et
encore 700 pour atteindre le Dj. Irhoud. Et pourtant, il s’agit de Moustérien
parfaitement caractérisé, assimilable aux faciès européens, en particulier
à débitage Levallois. Et aux deux extrémités géographiques, nous
avons le témoignage des Hommes : les Néandertaliens du Djebel Irhoud,
et le plus ancien monument rituel connu, le « cairn » ou « Hermaion » d’El-
Guettar, dont seul le sommet émergeait de la source, à laquelle il était sans
doute consacré. Sauf à l’Oued Akarit, aucun gisement moustérien indiscutable
n’est proche du littoral. Mais où était alors le rivage du golfe de
Gabès ? Le Moustérien maghrébin n’a pu venir que de l’Est. Mais le plus
remarquable est que ce Moustérien connut très vite une évolution originale
: il s’est transformé sur place en « Atérien ». Appliquant avec rigueur
les règles de classification géologique, par « les fossiles les plus récents »,
j’avais considéré comme Atérien ces gisements à industrie du Moustérien
où se trouvait une pointe pédonculée atérienne (El-Guettar, Aïn Metherchem,
etc.).



1.21.5.4 Paléolithique supérieure et épipaléolithique, afrique du nord
Quels qu’aient pu être les prolongements atériens au Sahara, autre chose se
passe dans le Maghreb. Il est inutile d’écrire ici l’histoire de la démolition
des hypothèses de R. Vaufrey, qui firent autorité pendant des décennies.
Mieux vaut sans doute faire le point des connaissances actuelles. Elles s’organisent
autour de quatre idées forces :
— l’Ibéromaurusien, que j’avais déjà contribué à séparer du Capsien pour des
raisons anthropologiques et palé-ethnologiques, est beaucoup plus ancien
qu’on ne le croyait. Il est contemporain du Magdalénien français, c’est donc
une civilisation du Paléolithique supérieur;
— la controverse sur l’« Horizon Collignon », qui opposa R. Vaufrey au Dr
Gobert et à moi-même, est close : cette industrie à lamelles, plus proche de
l’Ibéromaurusien que du Capsien, est largement antérieure à ce dernier;
— la distinction établie par R. Vaufrey d’un Capsien « typique » surmonté
d’un Capsien « supérieur », ou « évolué », cède la place à un buissonnement
des industries capsiennes, appuyé sur un très grand nombre de dates radiométriques,
qui n’emportent pas toutes l’adhésion.
— le « Néolithique de tradition capsienne », créé par R. Vaufrey sur des
bases très étroites, et néanmoins étendu par lui-même à une grande partie
de l’Afrique, doit être ramené à ses dimensions originelles et céder les
immensités indûment conquises à bien d’autres faciès de la Néolithisation
africaine.


1.21.5.4.2 L’Ibéromaurusien, afrique du nord
La vieille définition de Pallary (1909), encore citée, n’est plus acceptable. Il
avait fortement mis l’accent sur la profusion d’une technique, celle du bord
abattu des lamelles, qui marquait presque tout l’outillage lithique. Il faudra
attendre les minutieuses analyses typologiques de J. Tixier pour substituer
un ensemble de formes précises à une technique globale, ce qui avait été
plus ou moins ressenti par certains préhistoriens, en particulier le Dr Gobert,
en Tunisie. La reprise des fouilles par E. Saxon dans le gisement de Tamar
Hat (corniche de Bejaïa, Algérie) a permis d’obtenir des dates isotopiques très
hautes et de mieux comprendre ces chasseurs de mouflons, habitants de grottes
littorales séparées de la mer par des marais et une plate-forme continentale
émergée, riche en coquillages. L’Ibéromaurusien est en effet une civilisation
littorale et tellienne qui, néanmoins, connaît des pénétrations continentales
dont la moins discutable est le gisement de Columnata (Tiaret, Algérie).




1.21.5.4.3 L’« Horizon Collignon » et les autres industries lamellaires pré-capsiennes, afrique du nord
Il est aujourd’hui démontré, sur des bases stratigraphiques et géomorphologiques,
que les industries sur lamelles de la Tunisie présaharienne
(Gafsa, Lalla, région des Chotts, etc.) sont antérieures à toute la série
capsienne. A Gafsa (Sidi Mansour), l’« horizon Collignon » s’intercale
dans le remblaiement alluvial ; le stade d’arrêt de la sédimentation en
milieu lagunaire est marqué par d’importantes formations gypsifères. La
sédimentation ayant repris est arrêtée par la subsidence de la cuvette de
Gafsa, qui entraîne une reprise de l’érosion. Le Capsien, typique et évolué,
occupe les paliers de cette érosion, voire les buttes témoins.



1.21.5.4.4 Les faciès capsiens, afrique du nord
La « série capsienne » a été la pièce maîtresse des hypothèses de R. Vaufrey
: Capsien « typique » — « supérieur » — « de tradition capsienne ».
Si cette structure simpliste est justement attaquée, en se fondant particulièrement
sur de très nombreuses dates radiométriques, il faut bien
reconnaître que la connaissance de l’ensemble n’a pas fait les progrès
attendus depuis 20 ans. La conduite des fouilles dans les « escargotières
» n’a pas encore trouvé le moyen de reconnaître les stratigraphies,
ni les structures archéologiques, à de très rares exceptions près. Aussi
longtemps que de nombreuses coupes ne permettront pas d’observer les
superpositions des divers faciès capsiens, on fondera les contemporanéités
et les séquences sur les dates C14, ce qui ne vaut jamais une bonne
stratigraphie.



1.21.5.4.5 Néolithisation et néolithiques, afrique du nord
La vision que l’on pouvait avoir du Néolithique en Afrique du Nord a
été, depuis 1933, ordonnée, systématisée, uniformisée par R. Vaufrey.
Son « Néolithique de tradition capsienne », qu’il étendit rapidement au
Maghreb tout entier, au Sahara et à une partie de l’Afrique sud-saharienne,
fut si généralement admise que le sigle « N.T.C. » devint d’usage courant.
Cependant, le Dr Gobert et moi-même avions exprimé de fortes réticences
sur le caractère artificiel de cette construction échafaudée par un processus
d’additions successives dont l’ensemble nous paraissait disparate.
En fait, nous n’avions pas saisi la démarche intellectuelle de R. Vaufrey.
Pourquoi avait-il pris comme site de référence le très pauvre gisement
de la Table de Jaatcha (Tunisie). Dans sa thèse (1976), G. Roubet expose
le cheminement de la pensée de R. Vaufrey. Ce n’est pas le Néolithique en
soi qui l’intéresse, il veut seulement montrer le maintien d’une « tradition
capsienne » s’atténuant progressivement à l’extrême en s’éloignant de ses
sources. Le Néolithique n’est plus ainsi qu’un épiphénomène du Capsien.
L’extension prêtée au N.T.C. va être justifiée par la greffe d’éléments
culturels considérés comme néolithiques, ce qui aboutit à une conception
« typologique » de celui-ci et ne rend pas compte de ce qui dépasse et
explique les révolutions techniques : le bouleversement du genre de vie.
En fait, on est d’autant moins parvenu à un stade néolithique de genre de
vie que la tradition capsienne est plus vivace. Et les armatures de traits,
« pointes de flèches », si abondantes au Sahara, ne font que témoigner du
prolongement d’un genre de vie de chasseurs-prédateurs qu’on ne saurait
qualifier de néolithique.





Préhistoire du sahara
1.21.6 Préhistoire du sahara
Le Sahara est un immense désert couvrant la majeure partie du nord de
l’Afrique. Il n’est facile ni à délimiter ni à définir. L’aridité est, cependant,
le dénominateur commun des diverses régions qui le forment. D’est
en ouest, sur 5700 km, entre la mer Rouge et l’Atlantique, et du nord
au sud, sur 1500 km, entre l’Atlas présaharien et le Sahel soudanien les
conditions désertiques se sont installées sur un territoire de près de 8,6
millions de km2. Pourtant ce Sahara, tel que nous le voyons aujourd’hui,
est très différent de l’aspect qu’il présenta au cours des diverses périodes
de la Préhistoire.



1.21.6.1 Historique, prehistoire du sahara
La disparition de toute publication bibliographique régulière concernant la
recherche préhistorique sur l’ensemble du Sahara ne rend pas commode la
mise à jour de la carte des travaux qui y sont réalisés. En ce qui concerne
la période coloniale nous possédons bien de telles bibliographies, mais
elles sont incomplètes et souvent dispersées. Le fait que des découvertes
importantes soient par exemple consignées dans des rapports militaires en
rend l’accès assez délicat. Bien entendu le découpage politique du Sahara
explique, d’autre part, la dispersion des travaux consacrés à ses richesses
préhistoriques. Anglais, Espagnols, Français et Italiens auxquels se sont
joints plus récemment Allemands, Japonais, Russes, etc. ont apporté une
large contribution scientifique à la découverte du passé du Sahara.




1.21.6.2 Recherche d’une chronologie, préhistoire du sahara
Dès ses débuts la préhistoire saharienne chercha ses séries de comparaison en
Europe et plus particulièrement en France. On parla de « Clacto-abbevillien »,
de « Chelléo-acheuléen », de « Moustérien » de « lames aurignaciennes », de
« pointes foliacées solutréennes », etc. Les erreurs engendrées par cette vue
simpliste font encore sentir leurs effets. D’autant que, comme pour toutes les
préhistoires du monde, celle du Sahara ne peut naître que de l’analyse des
monographies exhaustives consacrées à ses diverses industries ; or on en est
encore à les attendre. Une autre conséquence fâcheuse de l’indiscipline de la
recherche préhistorique au Sahara réside dans l’attribution, selon les besoins,
de statuts sociaux précis à des ethnies disparues alors même qu’on ne possède
aucune preuve sérieuse de la réalité des faits qui les fondent.
S’agissant de la chronologie19 deux remarques s’imposent.
La suite sur les sources de :



1.21.6.3 Le paléolithique, préhistoire du sahara
L’apparition de l’Homme au Sahara
et l’industrie des galets aménagés
Sur les rives des anciens fleuves morts on observe assez souvent des terrasses
constituées à l’époque où les eaux étaient vives. Ces terrasses sont formées
par trois niveaux très distincts que pour plus de commodité on nomme terrasse
ancienne, terrasse moyenne, terrasse récente. Au Djebel Idjerane30 à
120 km à l’est d’In Salah (Sahara algérien), la terrasse ancienne a livré des
« galets aménagés ». On sait que ces galets sont les premiers outils portant des
stigmates observables dus au travail de l’homme. Dans la majorité des cas ce
sont de simples galets de rivières sur une portion desquels on a enlevé quelques
éclats pour ménager un tranchant grossier et sinueux. On a émis l’idée
que ces objets seraient spécifiques de l’industrie de l’Homo habilis.
Au Sahara nigérien, sur les berges du Teffassasset31, ancien affluent du
lac Tchad, existent aussi d’importantes quantités de galets aménagés mais
dans une position moins significative qu’à Idjerane. D’autres ensembles,
comme celui d’Aoulef32, ont été bouleversés ou détruits.



1.21.6.4 L'altérien, préhistoire du sahara
L’Atérien
En l’état actuel de la recherche, l’Atérien53 tient donc au Sahara la place
qui est ailleurs celle du Moustérien. Il en a possédé bien des traits par la
place qu’il offre à la technique levalloisienne, par la nature des retouches
autant que par la typologie des objets finis. Il s’en éloigne cependant par
deux caractères essentiels :


1.21.6.5 Le hiatus, préhistoire du sahara
Le hiatus
Récemment, pour qualifier une industrie évoluée post-atérienne de l’Adrar
Bous (Niger), J.D. Clark a utilisé le mot « mésolithique ». Sur un plan
général, ce terme — qui tend heureusement à tomber en désuétude — n’a
pas de sens. Il ne correspond à rien de connu au Sahara et ne pourrait que
consacrer l’erreur d’Arkell68 fort explicable du temps où il travaillait sur le
Nil. Les préhistoriens français ne sont pas, dans l’état actuel de la recherche,
d’accord avec l’emploi de ce terme.
Cela ne veut pas dire que le problème de l’épipaléolithique ne se posera
pas : le Sébilien III d’Egypte, envahi par les microlithes géométriques69 précède
le Néolithique A sans se confondre avec lui, et quelques indices, très rares il est
vrai, permettent de supposer qu’il a pu déborder les zones où il a été reconnu.


1.21.6.6 Le néolithique, préhistoire du sahara
Le néolithique
Nous ignorons l’essentiel de la genèse des ethnies néolithiques70. Elles
semblent avoir progressé à travers le Sahara en prenant leur départ de bases
différentes. D’après M.-C. Chamla71 il y a une constante dans le peuplement
néolithique saharien : c’est le métissage avec, à ses deux pôles, des
Noirs, d’une part, et d’autre part des Blancs d’origine méso-orientale groupés
ordinairement sous le titre de « méditerranéens ».


1.21.6.6.1 Le Néolithique guinéen, prehistoire du sahara
Elle est suivie, plus au sud, par la progression d’une autre ethnie africaine,
qui va occuper la forêt, mais en dépit de son importance sera longtemps
masquée par le couvert forestier. Ce néolithique, bien identifié en Guinée,
sera appelé pour cette raison, bien que son origine soit probablement en
Afrique centrale, le Néolithique guinéen.



1.21.6.6.2 Le Néolithique de tradition capsienne, préhistoire du sahara
Un peu plus tard le Néolithique de tradition capsienne, qui résulte de la néolithisation
sur place du vieux capsien nord-africain, va commencer son mouvement
vers le Sud. II parviendra en Mauritanie du Nord-Est, atteindra le
Hoggar, puisqu’à Meniet il existait en voile à la surface des sites du Néolithique
de tradition soudanienne. Sa limite à l’est est plus imprécise faute
de monographies libyennes utilisables. Le Néolithique de tradition capsienne
est plus sévère que le Néolithique de tradition soudanienne.



1.21.6.6.3 Le « Ténéréen », préhistoire du sahara
Un cinquième courant a retenu, depuis, l’attention des spécialistes. C’est
celui qui fut identifié à l’Adrar Bous et baptisé de ce fait « Ténéréen ».
Récemment J.D. Clark qui l’a vu sur place suggère qu’il peut être représentatif
du « néolithique saharien ». C’est impensable, à moins de voir dans
l’adjectif « saharien » le qualificatif d’une région géographique étendue !
Par ses armatures en fleur de lotus, ses disques, ses grattoirs concaves
épais, ses éléments de scie, ses haches à gorge, comme par sa typologie et sa
composition statistique, le Ténéréen, découvert par Joubert en 194176 ne
peut être un Néolithique saharien classique, ce terme étant plus spécialement
réservé aux faciès soudaniens et capsiens qui couvrent l’essentiel du
Sahara. Vaufrey, souvent tenté par le désir de tout ramener au Néolithique
de tradition capsienne77 dit d’ailleurs : « Les influences égyptiennes reconnues
dans le Sahara algérien ont pénétré sous leur forme la plus parfaite
jusqu’au Hoggar », et plus loin : « Ces stations du Ténéré représentent un
apogée de l’industrie néolithique saharienne qui évoque irrésistiblement le
prédynastique égyptien.78 » Remarquons d’ailleurs qu’en dehors du Ténéré
l’influence égyptienne n’apparaît pas nettement en dépit de ce que Vaufrey
affirme.




1.21.6.7 Faune et flore, préhistoire du sahara
La Faune et la Flore
La faune, elle, est héritée de l’Atérien, qui s’achève au moment où les
lacs atteignent leur dernier haut niveau ; on identifie alors sur leurs bords
ou dans leurs eaux la faune dite éthiopienne avec rhinocéros, crocodile
(Crocodilus niloticus), hippopotame, éléphant, zèbre, girafe, buffle et
phacochère. Un grand silure (Clarias) et une perche du Nil (lates niloticus)
pullulent dans les eaux ainsi qu’une tortue d’eau douce (trionyx). Les
pâturages sont parcourus par des caprins, des antilopes, etc. Cette
énumération ne surprend que par le lieu auquel elle s’applique : le Sahara.
En revanche la flore déroute complètement. Au début du Néolithique
on trouve encore le noyer, le tilleul, le saule, le frêne ! Une coquille de
limicolaire trouvée à Méniet (Mouy’ir, Sahara algérien) indique qu’il
y tombait au moins 500 mm d’eau ; la bruyère couvre certains étages
montagnards.


1.21.6.8 Le sahara la préhistoire du berceau agricole
Le Sahara, berceau agricole
L’idée a été lancée à différentes reprises et pour beaucoup sans vérification,
des possibilités de l’emploi d’un terme à implications si graves.
Il n’y a pas preuve de l’agriculture quand celle-ci est fondée sur la
présence d’objets ou d’outils réputés agricoles. L’agriculture est en revanche
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE
638
démontrée quand les fossiles, graines ou pollens, justifient l’hypothèse
appliquée aux objets ou outils. Les poches de mil trouvées à Tichitt
(Mauritanie) confirment les idées de Munson82 et celles de Monod83 dans
ce domaine.
Pour le reste nous savons que les néolithiques du Sahara ont amassé de
grosses quantités de baies de celtis sp ou micocoulier dont ils ont certainement
fait un usage alimentaire. A Meniet et à Tichitt on a également observé
la présence de graines de cucurbitacées qui sont sans doute des melons
d’eau (et non pas citrulus colocinthis). Ces deux derniers végétaux relèvent
de la cueillette et, au plus, de la protoculture, mais non de l’agriculture qui
est la mise en forme de la terre en vue de la culture raisonnée de plantes
sélectionnées.


1.21.6.9 Domestication du sahara, préhistoire du Sahara
L’origine de la domestication et le Sahara
Le Sahara néolithique a eu sa vie propre. Bien que les pasteurs bovidiens
du Tassili N’Ajjer soient contemporains des chars « au galop volant » dont
l’âge est imprécis mais qui peuvent être contemporains des invasions des
« peuples de la mer » qui furent dispersés après s’être proposé la conquête
de l’Egypte, ils n’en ont pas moins développé sur place un art de l’élevage
qui surprend toujours le non-initié. Il semble bien qu’à l’époque
de son apogée la civilisation bovidienne ait acquis un art si consommé
des méthodes d’élevage qu’elles présupposent un long apprentissage.
Les Egyptiens se sont livrés à de multiples expériences de dressage, mais
nous le savons par les bas-reliefs qui nous apprennent qu’ils tentèrent
d’apprivoiser félins et gazelles, canidés et même hyènes ! Qu’en fut-il au
Sahara ? Le sloughi soudanais, précieux auxiliaire des chasseurs némadi,
semble être de souche très ancienne. C’est lui probablement qui est
représenté par les peintures bovidiennes. Il y a aussi d’autres indices,
mais finalement aucune preuve absolue. l’on sait qu’en – 2000 le boeuf et
le chien sont présents dans l’Aouker, mais les rupestres ne nous montrent
pas, pour les périodes antérieures, quels animaux l’homme aurait pu s’efforcer
de domestiquer.



1.21.6.10 La vie néolithique, préhistoire du sahara
Nous savons que les hommes du néolithique de tradition soudanienne
eurent une curiosité sans borne vis-à-vis des nouvelles techniques. Ils
continuèrent à tailler la pierre pour en tirer une merveilleuse panoplie
d’armatures de pointes de flèches et un outillage, généralement très léger,
fait de lamelles diversement retouchées, de perçoirs, de grattoirs de formes
multiples, de microlithes géométriques, de scies, etc. Ce qui est nouveau
c’est la technique subtile du polissage de la pierre. Elle est appliquée à
des haches, des houes, des gouges, des ciseaux. Parfois des récipients en
pierre dure, des labrets, des perles d’amazonite, de cornaline, de quartz ;
des billes (peut-être projectiles de fronde) viennent compléter cette panoplie.
Il s’y ajoute une profusion de meules dormantes et de broyeurs qui
ne sont pas forcément une preuve de la connaissance de l’agriculture, des
« kwés », ces pierres à lester les bâtons à fouir naguère encore employés en
Afrique du Sud ou chez les Pygmées.




Préhistoire de l'afrique occidentale
Chapitre 24
T.shaw
Les principales zones climatiques et phytologiques traversent d’est en ouest
toute l’Afrique occidentale. Les plus fortes précipitations sont enregistrées près
du littoral ; elle diminuent à mesure qu’on se dirige vers le nord, à l’intérieur
des terres. Au nord, la frange méridionale du désert est bordée par la bande
sèche du Sahel ; plus au sud, on trouve la grande savane. Entre la savane et
la forêt tropicale, dense et humide, qui longe la côte, existe une zone de forêt
dégradée, défrichée, que l’action de l’homme a transformée en savane.




1.24.1 Les zones climatiques, préhistoire afrique occidentale
Les principales zones climatiques et phytologiques traversent d’est en ouest
toute l’Afrique occidentale. Les plus fortes précipitations sont enregistrées près
du littoral ; elle diminuent à mesure qu’on se dirige vers le nord, à l’intérieur
des terres. Au nord, la frange méridionale du désert est bordée par la bande
sèche du Sahel ; plus au sud, on trouve la grande savane. Entre la savane et
la forêt tropicale, dense et humide, qui longe la côte, existe une zone de forêt
dégradée, défrichée, que l’action de l’homme a transformée en savane.



1.24.2 L’homme préhistorique; Vestiges paléontologiques, préhistoire afrique occidentale
Jusqu’ici l’Afrique occidentale n’a produit ni vestiges des formes anciennes
de l’humanité, ou d’hominidés, comparables à ceux qui ont été découverts
en Afrique orientale et méridionale1, ni outillage de l’époque correspondante2.
Peut-on prétendre que de tels êtres aient existé en Afrique occidentale ?

Le manque actuel de données est-il dû au fait que ces hominidés
n’ont pas vécu à l’époque dans cette région, ou bien sommes-nous seulement,
à titre provisoire, démunis de témoignages ? C’est une question
à laquelle il est, pour le moment, impossible de répondre ; toutefois, on
n’assiste en Afrique occidentale, dans le domaine de la recherche, à aucun
effort comparable à ceux dont l’Afrique orientale a été le théâtre.

Il faut aussi admettre que les gisements de même ancienneté semblent y être
plus rares. On sait, enfin, qu’étant donné le haut degré d’humidité et d’acidité
du sol, les conditions de conservation sont de beaucoup inférieures3.
Cela est illustré par les données d’une période sensiblement plus récente :
une carte la répartition, en Afrique, des découvertes de vestiges humains
osseux du Late Stone Age fait apparaître un blanc total pour la région
Congo-Afrique occidentale4. Pourtant, depuis l’établissement de cette
carte, des découvertes ont été faites au Nigeria et au Ghana, qui montrent
que le « blanc » indiquait plus une situation donnée des recherches qu’une
réelle absence de vestiges préhistoriques. Il peut en être de même pour
la période plus ancienne que nous allons aborder, éventuellement aussi
pour la carte de répartition des gisements de fossiles de vertébrés du Pléistocène
inférieur et moyen, qui présente le même vide.


1.24.3 Les industries de l'homme préhistorique, afrique occidentale
Les industries
Bien que les outils de l’homme préhistorique aient été taillés tant dans l’os et
le bois que dans la pierre, il est rare que le bois se conserve, et la composition
des sols de l’Afrique occidentale est impropre à la préservation de l’os. En
dehors des éclats grossièrement façonnés, les outils de pierre les plus anciens
et les plus simples consistent en galets ou blocs taillés par percussion pour
donner des instruments présentant un tranchant de 3 à 12 cm de long. On les
désigne sous le nom de galets aménagés ou d’outils oldowayens, d’après la
gorge d’Olduvai en Tanzanie. Ils sont très fréquents en Afrique.


1.24.4 L’Age de pierre; préhistoire afrique occidentale
Les termes « Paléolithique », « Epipaléolithique » et « Néolithique » sont
toujours en usage en Afrique du Nord ; depuis longtemps en revanche les
archéologues de l’Afrique sub-saharienne ont jugé préférable d’utiliser une
terminologie qui leur soit propre, fondée sur la réalité d’un continent et non
sur un système européen imposé de l’extérieur. Cette terminologie a été
officiellement adoptée lors du IIIe Congrès Panafricain de préhistoire, il y
a environ 20 ans. Nous utiliserons donc les termes de « Early Stone Age »,
« Middle Stone Age » et « Late Stone Age »36. Les limites chronologiques de
ces divisions de l’Age de pierre varient quelque peu de région à région. Très
approximativement, on retient la période de – 2 500 000 à – 50 000 avant notre
ère pour le Early Stone Age ; de – 50 000 à – 15 000 avant notre ère pour le
Middle Stone Age ; et de – 15 000 à – 500 avant notre ère pour le Late Stone
Age. Avec l’accumulation des connaissances nouvelles, des divisions et des
datations aussi simples en viennent à être modifiées, et demandent une présentation
plus complète37. L’usage du terme « Néolithique » est lui aussi de
plus en plus critiqué lorsqu’il est appliqué à l’Afrique sub-saharienne ; c’est
en effet un terme ambigu, dont on ne sait pas toujours très bien s’il renvoie à
une période, une technologie, un type d’économie ou à l’ensemble des trois.


1.24.5 Le Early Stone Age en Afrique occidentale
Acheuléen
Dans l’Afrique de l’Est, du Sud et du Nord-Ouest, l’ensemble des industries
oldowayennes fit place au complexe que nous connaissons sous le nom
d’Acheuléen, et qui est caractérisé par des bifaces. Ce sont des outils de
forme ovale ou ovale appointée dont le tranchant sur tout le pourtour a été
soigneusement taillé sur les deux faces ; un autre type caractéristique, le
hachereau, possède un tranchant transversal rectiligne.


1.24.6 Le Sangoen, préhistoire afrique occidentale
L’ensemble des industries sangoennes est difficile à définir47, et l’on a
mis en doute jusqu’à son existence en Afrique occidentale48. Succédant
à l’Acheuléen, conservant certaines pièces de son outillage, telles le pic et
le biface, un nouveau complexe d’industries vient au jour ; le hachereau
disparaît, les sphéroïdes se raréfient tandis que la priorité revient aux pics,
de forme souvent lourde et massive ; on rencontre aussi des « choppers »
fréquemment taillés sur des galets.
En Afrique occidentale, la répartition des éléments sangoens est plus
méridionale que celle de l’Acheuléen49; cela suggère de nouveaux modes
d’établissement. Au cap Manuel à Dakar, une industrie d’abord considérée
comme néolithique50 est maintenant reconnue comme sangoenne51 ou,
éventuellement, comme l’une de ses survivances tardives. On peut en dire
autant de certains éléments recueillis à Bamako52. Dans le Nigeria, les vestiges
sangoens se situent surtout dans la partie du pays qui s’étend du sud
du plateau de Jos au nord de la forêt tropicale dense ; on les trouve le long
des vallées fluviales, dans des graviers de 10 à 20 mètres au-dessus du niveau
actuel de la rivière53. Dans la vallée du Niger, près de Boussa, une industrie
consistant surtout en galets aménagés et dont les pics sont absents est
cependant considérée comme contemporaine du Sangoen pour des raisons
géologiques54. On a repéré de l’outillage sangoen disséminé au pied de la
chaîne de l’Atacora-Togo, et dans le sud du Ghana55 ; rares dans le Ghana du
Nord, ces industries sont relativement répandues dans le Sud.




1.24.7 Le Middle Stone Age en Afrique occidentale
Le terme Middle Stone Age sert à décrire un ensemble de complexes
industriels s’étendant approximativement de – 35 000 à – 15 000.
En Afrique occidentale, les industries appartenant au Middle Stone Age
ont été identifiées avec moins de certitude que dans le reste de l’Afrique subsaharienne.
Quelques rares spécimens de type lupembien ont été découverts
au Ghana60 et dans le Nigeria61, mais aucun n’offre des indications stratigraphiques
satisfaisantes pour leur datation. Sur le plateau de Jos et au nord de
celui-ci, dans les collines du Lirus, on a découvert d’importantes séries d’un
matériel caractérisé par des « talons facettés » que l’on a classées comme du
Middle Stone Age62 ; à Nok, elles sont en stratigraphie entre les graviers de
base contenant des outils acheuléens et les dépôts plus récents renfermant
des éléments de la culture de Nok63. Sans rapport avec le complexe industriel
lupembien, elles se rapprocheraient plutôt des industries du Paléolithique
moyen de l’Afrique du Nord, de type général « moustéroïde », et reflètent
probablement un mode de vie plus adapté à la savane.


1.24.8 Le Late Stone Age en afrique occidentale
Dans presque toute l’Afrique, le Late Stone Age est caractérisé par l’essor de
très petits outils de pierre, appelés pour cette raison « microlithes ». Il s’agit
d’objets minuscules, minutieusement taillés pour être fichés dans des hampes
de flèches dont ils constituaient la pointe et les barbelures, ou bien assemblés
en tout autre outil composite. IIs démontrent que leurs auteurs possédaient
l’arc, et que la chasse à l’arc tenait un rôle important dans leur économie.
Ici, nous sommes gênés par le mot « Néolithique » et l’ambiguïté de
sa signification ; il est préférable, en Afrique, d’en éviter l’emploi chaque
fois qu’on le peut — en tout cas en Afrique subsaharienne72 — , mais il
faut tenir compte de la persistance de cet usage en Afrique du Nord et au
Sahara. Dans le Sahara, on rencontre un grand nombre d’industries que leur
outillage a fait baptiser « néolithiques » et qui, dans la partie centrale, datent
du sixième millénaire avant notre ère. Les conditions climatiques étaient
plus humides qu’aujourd’hui ; il en résultait une flore de type méditerranéen
et une population pastorale — que ces bergers aient ou non été aussi des
cultivateurs.


1.24.9 L’avènement du métal en afrique occidentale, préhistoire
Bien qu’il soit question depuis déjà longtemps — et pour des raisons
méthodologiques valables — d’abandonner, en Europe, le système des
« trois âges », Age de pierre, Age du bronze et Age du fer117, sa commodité
même n’a cessé d’en perpétuer l’emploi.
Dans son ensemble, l’Afrique occidentale fut à peine effleurée par l’Age
du bronze. Cependant, venant de l’Espagne et du Maroc, l’un de ses faciès
se manifeste en Mauritanie, où l’on a découvert près de 130 objets de cuivre
et où étaient exploitées les riches mines d’Akjoujt, qu’une datation au C 14
situe au Ve siècle avant notre ère ; en outre, des pointes de flèches plates en
cuivre ont été trouvées, çà et là, au Mali et au sud-est de l’Algérie.


1.24.10 Le début de l’âge du fer, préhistoire afrique occidentale
(environ – 400 à 700)
Tout au long du début de l’Age du fer, il semble que de nombreux secteurs
de l’Afrique occidentale soient demeurés coupés de l’extérieur et, dans la
plupart des cas, les contacts qui ont pu exister avec le monde antique connu
durent être indirects, sporadiques, négligeables121. On a fait beaucoup de
bruit autour du prétendu périple d’Hannon ; le récit en est probablement
fallacieux122. Le compte rendu d’Hérodote sur le « commerce muet » des
Carthaginois repose presque certainement sur des faits123. Assurément
il dut exister quelques motifs de contact avec le monde extérieur, car c’est
au début de cette période que la connaissance du fer apparaît en Afrique.
Il ne s’agit pas seulement d’une importation d’objets en fer, mais d’une
connaissance de la transformation du métal qu’il est difficile de considérer
comme une invention originale, dès lors qu’aucun rudiment de métallurgie
n’existait auparavant124 Dans le Nigeria central, à Taruga, on a étudié un
certain nombre de sites de fonderies de fer ; le C 14 indique des dates allant
du Ve au IIIe siècle avant notre ère125.


C H A P I T R E 2 5
Préhistoire de la vallée du Nil
F. Debono


1.25.1, préhistoire de la valée du nil
Soudan, Nubie, Egypte, trois régions bien différentes, unies entre elles
par un seul fleuve, constituent une unique vallée. Mais on a de la peine à
s’imaginer aujourd’hui que l’immensité désertique qui l’enserre des deux
côtés offrait autrefois, selon les fluctuations climatiques et écologiques des
points de stationnement, des lieux de passage ou des barrières infranchissables
avec le reste du continent africain.


1.25.2, Oldowayen1, préhistoire de la valée du nil
Cette culture est, partout, caractérisée par des galets aménagés (choppers).
Des découvertes récentes concernant l’origine de l’homme permettent d’affirmer
l’existence des premières traces laissées par celui-ci non seulement
dans les autres régions de l’Afrique, mais aussi dans la vallée du Nil.
Au Soudan, dès 1949, les témoignages très anciens de ces êtres déjà
humains, témoignages constitués de galets à peine ébauchés en outils
informes, ont été découverts à Nuri et Wawa. Mais ces trouvailles isolées et
superficielles ne pouvaient constituer une preuve définitive.
C’est seulement à partir de 1971, après des recherches systématiques
effectuées à Thèbes, en Haute-Egypte, que cette certitude fut acquise. En
effet, l’exploration de 25 dépôts alluvionnaires du Quaternaire ancien a fourni
une riche récolte de ces outils grossiers. La découverte, en 1974, de trois
gisements stratifiés contenant des galets aménagés (choppers) procure des
renseignements importants, qui balayent les derniers doutes. Les niveaux à
galets aménagés étaient sous-jacents à l’Acheuléen ancien (Old Stone Age),
caractérisé notamment par des trièdres, dans ses niveaux les plus anciens.


1.25.3 Old Stone Age, préhistoire de la valée du nil
Cette belle industrie lithique, caractérisée par des bifaces à extrémité rétrécie,
existe pratiquement partout en Afrique. De ce continent elle tirerait
même son origine à partir des galets aménagés de l’époque précédente
avant de cheminer vers d’autres parties du monde. Dans la vallée du Nil,
les témoignages de cette civilisation se manifestent sans interruption apparente
du Soudan à l’Egypte.


1.25.4 Middle Stone Age, préhistoire de la valée du nil
Des conditions de vie nouvelles motivent à ce moment la généralisation de
l’usage de l’éclat ; celui-ci se substitue au biface qui se raréfie rapidement,
puis disparaît. Elaborés souvent à partir de la technique paralevallois déjà
citée, ces éclats à talon facetté proviennent d’un nucleus spécial produisant
des éclats à forme prédéterminée. En Afrique, ce procédé perdure dans
certaines régions jusqu’au Néolithique, tant il procède d’une réflexion technologique
déjà très avancée.
Peu étudiée au sud du Soudan, l’industrie moustérienne à débitage
Levallois existerait à Tangasi et sous une forme plus évoluée à Abou Tabari
et à Nuri.


1.25.5 Late Stone Age, préhistoire de la valée du nil
En Europe et dans d’autres régions d’Afrique, on note en général que le
passage de l’âge précédent à celui-ci s’effectue par rupture assez brutale et
rapide, au plan technologique et même parfois au niveau humain. Il n’en est
pas ainsi dans la vallée du Nil. La difficulté de découvrir des démarcations
claires de période à période rend les séquences chronologiques délicates à
individualiser. A la même place, à partir de la période précédente, l’évolution
crée des faciès régionaux nouveaux, parfois parallèles, redevables à des
milieux locaux. En même temps, les changements écologiques paraissent
modifier les relations entre les habitants de la vallée et leurs voisins, rompre
d’anciennes solidarités et faire apparaître de nouveaux rapprochements.
L’inventaire des types culturels actuellement et récemment connus laisse
l’impression d’une très grande dispersion. Il s’agit d’une situation provisoire,
en attendant que des analyses plus poussées permettent de dégager
les traits synthétiques. Ces remarques concernent aussi la période suivante :
celle de l’Epipaléolithique.



1.25.6 Épipaléolithique, préhistoire du valée du nil
Dans la vallée du Nil, cette période se différencie en général de l’époque
précédente, grâce au remplacement des techniques de débitage à éclats par
celles à lames et lamelles microlithiques à talons facettés, sauf en cas de
persistances, résurgences ou chevauchements.
Les recherches effectuées au nord du Soudan et au sud de la Nubie
égyptienne ont exhumé un complexe d’industries, qui représentent sans
doute, parfois, les faciès d’une même culture.

— Le Halfien, de Halfa (Khor Koussa), serait identifiable aussi au nord de
Kom Ombo (Egypte). Il marquerait une transition précoce entre le débitage
Levallois de l’époque précédente et celle microlithique utilisant l’éclat ou
la lamelle. L’utilisation de la retouche dite d’Ouchtata serait une pratique
d’avant-garde qui apparaît tardivement avec l’Ibéromaurusien du Maghreb.
On note pour le Halfien l’emploi successif des éclats et lamelles à dos, des
grattoirs, des burins, des denticulés et des pièces écaillées (vers – 18 000 à
– 15 000).

— Le Ballanien, plus récent à Halfa et à Ballana, comprend des microlithes
tronqués, d’autres à dos légèrement retouchés, des éclats tronqués, des grattoirs,
des burins, des pointes et des nucleus simples ou à plans de frappe
opposés (vers – 14 000 à – 12 000).

— Le Qadien, provenant d’Abka et de Toshké en Nubie, comprend un
outillage d’abord à éclats microlithiques, ensuite lamellaire. Il possède
des grattoirs, des dos arrondis, des burins, des outils tronqués, des pointes
qui dégénèrent par la suite. Les sépultures ovales situées à l’intérieur
ou à l’extérieur des domiciles sont couvertes de dalles. Elles révèlent
une race très voisine de celle du type Cro-Magnon du Maghreb (vers
– 12 000 à – 5000).

— L’Arkinien, en Egypte, reconnu sur un seul site près de Halfa, est surtout
une industrie à éclats. Il comprend des grattoirs distaux, des lamelles à dos,
à retouches d’Ouchtata, des demi-cercles, des pièces écaillées et des mollettes
(vers – 7400).

— L’El-Kabien, près d’El-Kab, a été identifié dans trois couches d’occupations
successives. L’une d’elles fournit ce qui semble être une palette
rectangulaire, en os poli (vers – 5000).

— Le Shamakien, dans la région de Halfa, possède des nucleus multidirectionnels
et révèle, à sa dernière phase, un outillage à forme géométrique
associé à des pièces plus grossières. Il serait un développement latéral du
Capsien du Maghreb (vers – 5000 à – 3270).

— Le Silsilien. En Egypte, nous avons étudié — et d’autres après nous — le
Silsilien, dans la région de Silsileh près de Kom Ombo. Il comporte trois
étages. Le Silsilien I offre des lamelles légèrement retouchées, parfois à soie,
des triangles irréguliers occasionnellement à soie, des microburins, de rares
burins et grattoirs et une industrie de l’os.

cromagnoïdes (vers – 13 000). Le Silsilien II10 comporte des lames et longues
lamelles à retouches discontinues parfois à soie, des burins et grattoirs et une
industrie à base d’os (vers – 12 000). Le Silsilien III, encore sous étude, révèle
une profusion de lamelles souvent peu retouchées, des pierres à chauffer et
une hutte ronde, la plus ancienne reconnue à ce jour en Egypte.
— Le Fakourien étudié dans la région d’Esna semble quelque peu apparenté
à l’Ibéromaurusien. Il existerait aussi en d’autres points de l’Egypte (vers
– 13 000). Cette industrie est caractérisée par de fines lamelles retouchées,
des perçoirs et des fléchettes.

— Le Sébilien. Cette industrie qui conserve le débitage Levallois se caractérise
par des éclats à base rectifiée et à formes géométrisées. Industrie méridionale
en Egypte, elle se rencontre surtout dans le secteur de Kom Ombo,
de Silsileh et à Daraou, plus particulièrement au stade II. Attestée en Nubie,
elle est beaucoup plus rare dans le Nord et parfois atypique. Nos travaux à
Silsileh ont fourni aussi un outillage d’os, des meules et molettes et des restes
humains provenant de nos fouilles encore à l’étude (vers – 11 000). L’exemple
du Sébilien est intéressant à discuter. Les datations physico-chimiques
donnent une chronologie qui contredit, à première vue, les informations technologiques
livrées par cette culture. Le fait est d’autant plus notable que le
Sébilien n’est pas éloigné, dans le temps et dans l’espace, du Fakourien.

— Le Menchien (région de Silsileh) comprend un équipement lithique
quelque peu apparenté à l’« Aurignacien » du Levant et une industrie d’os,
des mollettes, des lamelles à bord luisant, des objets de parure, des restes
humains. Une relative contemporanéité avec le Sébilien II ressort de l’analogie
de certains outils nouveaux de type intermédiaire.

— Le Lakéitien, culture reconnue par nous au désert oriental, se singularise par
des scies fortement denticulées, accompagnées de fléchettes pédonculées.

— Le Hélouanien que nous avons reconnu aux environs d’Hélouan (sud du
Caire), comprend quatre phases différentes. La première offre une profusion
de lames et de lamelles parfois légèrement retouchées (Ouchtata). La
seconde se distingue par des microlithes, composés de triangles scalènes et
isocèles, de segments de cercles normaux et des microburins. La troisième
présente des segments de cercles.
La dernière phase comporte des segments de cercles à base rectiligne
d’un type nouveau.

— Le Natoufien, industrie de Palestine, aurait opéré des intrusions successives
en territoire égyptien. A Hélouan a été reconnue une phase de cette
industrie caractérisée par des pièces à dos façonné par retouches croisées.
Au contraire, les pointes de flèches à base pourvue d’encoches symétriques,
d’abord attribuées au Natoufien, avaient été repérées dès 1876 à Hélouan,
où nous en avions nous-mêmes retrouvé en 1936 ; plus récemment encore,
en 1953, nous en avons découvert dans la partie Nord du désert oriental (vers
10. Dénomination de P. SMITH (1966), en souvenir du dieu Sebek, personnifié par le crocodile,
divinité de cette localité. Ayant nous-mêmes aussi fouillé ce site, nous proposons le nom de
Silsilien II d’après le Djebel Silsileh situé dans cette région ; cela est plus conforme aux règles
habituelles des dénominations s’appuyant sur la toponymie.

– 8000 – 7000). Depuis elles sont connues à El-Khiam et à Jéricho (Palestine)
et sont appelées par les spécialistes « pointes d’El-Khiam ». L’hypothèse des
infiltrations natoufiennes reste donc à vérifier minutieusement.


1.25.7 Néolithique, préhistoire afrique de la valée du nil
Néolithique et prédynastique
Cette longue période qui couvre, en gros, deux millénaires (de – 5000 à
– 3000 environ), est analysée ici en détail. Les aspects matériels de chacune
des « cultures » ou « horizons culturels » qui la constituent sont décrits avec
minutie, formant ainsi un répertoire indispensable à qui veut apprécier dans
son contexte physique la lente évolution qui, de groupes humains nomades
ou semi-nomades, conduit peu à peu à la constitution de sociétés, soit fortement
centralisées comme en Egypte, soit en petites principautés autonomes,
comme au Soudan nilotique. L’évolution historique de ces sociétés néolithiques
et prédynastiques est étudiée au chapitre 28 du présent volume.
Les deux exposés sont donc complémentaires. Ils envisagent les problèmes
sous des angles différents. Les notes de bas de page indiqueront les renvois
indispensables permettant au lecteur d’insérer une « culture » déterminée,
décrite dans le présent chapitre, dans le schéma plus général de l’évolution
historique de l’ensemble des « horizons culturels » du chapitre 28.
Ce stade nouveau marque une étape décisive de l’histoire de l’humanité.
De nomade ou semi-nomade, devenu sédentaire, l’homme de la vallée
du Nil crée les principaux éléments de notre cycle actuel de civilisation.
L’habitat fixe détermine l’usage de la poterie, la domestication et l’élevage,
l’agriculture et la multiplicité d’un outillage qui sert à satisfaire des besoins
grandissants.



1.25.8 Le khartoumien, préhistoire afrique de la valée du nil
— Le Khartoumien11. C’est peut-être la plus ancienne culture de cette
période au Soudan12. II est repéré dans plus d’une douzaine de localités,
sur une vaste aire d’extension. A l’est, depuis Kassala et, à l’ouest, sur
400 km en plein désert, au nord jusqu’à Dongola et au sud vers Abou Hugar
sur le Nil Blanc. Les renseignements obtenus par les fouilles de Khartoum,
auxquelles nous avons participé, offrent les preuves d’un habitat fixe : usage
de huttes en clayonnages, utilisation sur une grande échelle d’une poterie
évoluée et emploi de la meule. Cette poterie constituée de bols se caractérise
par un décor de lignes ondulées incisées (« wavy lines ») et par des
points imprimés (« dotted lines »). L’outillage lithique abondant, en quartz,
nettement microlithique et géométrique, comprend des types variés :
des demi-cercles et des segments de cercles, des triangles scalènes, des
rectangles, des trapèzes, des éclats écaillés, des perçoirs.



1.25.9 Le shaheinabien, préhistoire afrique de la valée du nil
— Le Shaheinabien, apparaît dans des sites assez nombreux, dispersés au sud
de la 6e Cataracte. Les fouilles à Shaheinab procurent les éléments d’une
culture dérivée sans doute du Khartoumien, et dont les caractères distinctifs
reposent sur l’usage d’une poterie spéciale, de la gouge et de la hache polie en
os. La poterie comprend des bols décorés parfois de « dotted lines » comme au
Khartoumien ; elle s’individualise cependant, par le lissage des surfaces, l’engobe
rouge, la présence de bords noirs, le décor de triangles incisés. L’équipement
lithique s’enrichit en plus des types microlithiques, de haches polies,
de gouges polies (« planes ») et de têtes de massues planes ou convexes.




1.25.10 L'abkien 14, afrique du nil
— L’Abkien14 du Soudan Nord et Sud, au moins jusqu’à Saï, serait
contemporain successivement du Khartoumien et du Shaheinabien. Il
se prolongerait même au-delà de cet âge, en passant par quatre étapes :
l’étape pauvre en poteries dérivant peut-être du Kadien ; celle qui comprend
un assemblage de céramiques, à orifices incisés et à surface décorée
de traits gravés en zigzags, en pointillages rectangulaires ou arrondis ; celle
à outillage lithique à perçoirs sur éclats parfois multiples, et à lamelles
simples ou à bords retouchés ; celle où l’on trouve une poterie à bords
noirs, à surfaces rouges polies ou striées offrant des similitudes avec le
Shaheinabien, le groupe A de Nubie et l’Egypte prédynastique (vers
– 3380 à – 2985).




1.25.11 le post-shamakien, afrique du nil
— Le Post-Shamakien, retrouvé seulement dans deux sites, comporte comme
pièces caractéristiques des micro-pointes, des lamelles à coches, des éclats
latéraux et des planes, suggérant des contacts avec le Fayoum et l’oasis de
Kharga (vers – 3650 à – 3270).
L’absence en Nubie égyptienne des cultures précitées, ou de cultures
chronologiquement correspondantes, s’expliquerait par une conjoncture écologique
particulière, par la rareté des sites, ou plus simplement peut-être par
une exploration incomplète. On détecte au contraire en Nubie égyptienne,
sauf particularités locales, une assez nette identité avec les civilisations du
Prédynastique égyptien, et même, semble-t-il, avec le Badarien.




1.25.12 Le négadien, afrique du nil
— Le Négadien I15 paraît, entre autres, à Enéiba, à Séboua, Khor Abou
Daoud (Nubie), seul site actuel d’habitat pourvu de magasins à provisions.
— Le Négadien II16 existe près d’Abou Simbel, Khor Daoud, Séboua,
Bahan, Ohemhit. A partir de la Ire dynastie, les contacts entre la Nubie et
l’Egypte se ralentissent. Les industries nubiennes évoluent sur place, en
gardant leurs caractères préhistoriques jusqu’au Nouvel Empire, en portant
les noms successifs de Groupe A17 Groupe B et Groupe C nubiens.
En Egypte, des conditions géographiques et physiques différentes font
évoluer deux groupes culturels distincts qui se sont développés parallèlement
en territoire égyptien, au Sud et au Nord. Ils conservent cette indépendance
de cultures jusqu’à l’unification des deux Pays, sous la Ire dynastie. L’usage
du cuivre joue un rôle secondaire car il s’amorce dans le Sud bien avant le
Nord, par suite du voisinage des petits gisements de ce minerai qui suffisaient
pour des usages restreints.


1.25.13 Groupe culturel du sud, préhistoire afrique du nil
Le groupe culturel du Sud
(Haute-Egypte)
Le groupe du Sud se manifeste dès les débuts comme une civilisation avancée.
Elle a été définie par l’étude de vastes et nombreuses nécropoles et
par des restes peu importants d’agglomérations.

— Le Tasien, encore sommairement analysé et même contesté par certains
préhistoriens, existe en Moyenne-Egypte, à Taza, Badari, Mostagedda et
Matmar. Etudié dans des sépultures et de maigres vestiges de villages, il se
signale par des signes originaux inconnus ailleurs. La poterie, le plus souvent
des bols foncés, plus rarement rouges et à bords noirs, parfois à surface ridée,
se manifeste par l’angle prononcé entre la partie supérieure droite ou oblique,
et la base rétrécie. Les vases caliciformes à décors incisés et pointillés
illustrent un autre type original, de caractère africain. L’équipement lithique
possède notamment des haches polies de grandes proportions, en calcaire
silicifié, des grattoirs, couteaux, perçoirs, etc. Les palettes à fard, surtout en
albâtre, de forme rectangulaire, les anneaux, les bracelets en ivoire et des
coquilles marines perforées complètent la série des objets de parure. Citons
aussi des cuillères et des hameçons d’os. Les usages funéraires révèlent des
tombes ovales ou rectangulaires pourvues à l’occasion d’une niche latérale
abritant un corps posé sur le côté, membres repliés, tête au sud et visage
tourné vers l’ouest. On les pourvoyait d’objets de parure, de vases, d’outils.

— Le Badarien18, brillante civilisation, surtout en Moyenne-Egypte, se
retrouve à Badari, Mostagedda, Matmar et Hémamiéh. Une très belle poterie
en souligne la physionomie originale par des vases variés, rouges, bruns, gris,
ou rouges à bords noirs, souvent recouverts de rides finement incisées surtout
obliquement. Ce sont en particulier des jattes étroites, ou carénées, ou évasées.
On note des bols, des gobelets de basalte et des pots d’ivoire. Des
motifs végétaux incisés, occasionnellement, ornent l’intérieur. L’outillage
de pierre possède des armatures bifaciales à tranchant denticulé convexe,
des têtes de flèches à base évidée ou en feuille de laurier et d’autres outils
de technique lamellaire. De haute valeur artistique sont les cuillerons, les
peignes, les anneaux de bras, les hameçons et figurines en os et en ivoire.
Les figurines féminines et celles d’hippopotames ont une fonction rituelle.
La parure compte des perles de quartz dans du cuivre fondu, des coquillages
et des palettes à fards en schiste, rectangulaires à extrémité souvent concave.
Le blé, l’orge, le lin sont cultivés ; le boeuf et le mouton sont domestiqués,
la gazelle, l’autruche et la tortue, chassées et consommées. Les demeures,
simples huttes légères, ont disparu.

Les morts, en position contractée, en général reposaient sur le côté, tête
au sud et face vers l’ouest, dans des fosses ovales ou circulaires, plus rarement
rectangulaires et possédaient pour l’au-delà les divers éléments déjà cités.
Des ramifications disparates de cette culture se détectent probablement au
désert oriental (O. Hammamat), à Armant (Haute-Egypte), dans la région
d’Adaïmeh (Haute-Egypte), et peut-être même en Nubie.


1.25.14 Les négadiens, préhistoire afrique du nil
— Le Négadien I19, repéré à Hémamiéh et à Mostagedda en position stratigraphique,
est sous-jacent au Badarien, depuis la Moyenne-Egypte, en
Nubie et même au désert oriental (O. Hamamat). La poterie à surface lisse
ou polie, de couleur rouge, brune ou noire, se distingue de celle du Badarien.
Typique du Négadien I est la décoration dont les motifs, non plus incisés mais peints en blanc sur vases rouges, dessinent des sujets linéaires,
avec des végétaux et des compositions de style naturaliste. Les vases de
pierre tubulaires, souvent de basalte à anses percées, se terminent fréquemment
par un pied conique. L’outillage en pierre à taille bifaciale possède
des flèches à base concave, des couteaux en forme de losange et de virgule,
d’autres à bout fourchu en forme de U, des haches polies et de l’outillage
lamellaire, des massues discoïdes ou coniques. Les palettes à fard, surtout
en schiste, d’abord en formes de losange, deviennent ensuite thériomorphes.
Les objets d’os et d’ivoire, d’une inspiration nouvelle, s’ornent, de
même que les peignes et les épingles, de figurations animales ou humaines.
D’usages magiques, ils constituent parfois aussi des harpons. Les maisons
sont des abris légers en palissades, reconnus à Mahasna.
On note la progression de l’usage du cuivre. Les provisions étaient gardées
dans des dépôts creusés dans la terre, mais aussi dans des vases, à Mostagedda
et à Deir el-Medineh. Les usages funéraires révèlent des tombes
rectangulaires contenant des morts accroupis sur le côté, orientés tête au sud
et face vers l’ouest, et on note des cas d’inhumations multiples ou des corps
démembrés (vers – 4000 à – 3500).


— Le Négadien II20, stratigraphiquement, surmonte le Négadien I, à
Hémamiéh, Mostagedda et à Armant. Il est repérable depuis l’entrée du
Fayoum à Gerzeh, jusqu’en Nubie égyptienne méridionale. La poterie traditionnelle
du Négadien I se développe en rétrécissant les orifices et avec
des rebords prononcés. La poterie à décor blanc est remplacée par une
autre, rose à décor brun, à sujets codifiés et emblématiques : spirales, barques,
végétaux, personnages à bras levés… Typiques sont aussi les vases
pansus à anses ondulées qui deviendront tubulaires ensuite, et perdront
leurs anses à la Protohistoire. Les vases en pierres diverses, souvent très
évolués, reproduisent en général les formes de la poterie rose. Les outils
de pierre, souvent très évolués, comportent des couteaux bifides à extrémité
en forme de V, et d’autres à tranchants opposés concave-convexe, à
retouches très régulières sur l’une des faces préalablement polie. Les manches
se recouvrent à l’occasion d’une feuille d’or ou d’ivoire. Les têtes de
massues sont piriformes. L’industrie du cuivre plus développée produit des
pointes, des épingles, des haches. Les palettes, progressivement schématisées,
deviennent finalement rondes ou rectangulaires. Des figurines d’os et
d’ivoire se schématisent, elles aussi, à outrance. Les pratiques funéraires se
perfectionnent. Les parois des fosses ovales ou rectangulaires se revêtent
de bois, de limon ou de briques. A Adeimah, les fouilles récentes effectuées
par nous (mission de l’IFAO, 1974), ont livré des fosses d’un nouveau
type, en forme de baignoire, datant de la fin de cette civilisation. La
disposition des offrandes suit à présent des règles constantes ; on les dépose
parfois dans des annexes latérales. On signale de même parfois des corps
démembrés, mais les tombes multiples disparaissent. En outre l’orientation
des morts n’est plus constante. L’habitat consiste en des huttes rondes ou
semi-rondes en argile, en abris légers et en structures en terre, de formes
rectangulaires (El Amrah) (vers – 3500 à – 3100).

1.25.15 Groupe culturel, préhistoire valée du nil, basse egypte
Le groupe culturel du Nord (Basse-Egypte)
Le groupe culturel du Nord se différencie sensiblement de celui du Sud
surtout par l’extension des agglomérations, la poterie monochrome et l’usage
momentané d’inhumations dans l’habitat même.

— Le Fayoumien B21, encore mal connu, étudié au nord du lac de cette
région du Fayoum, appartiendrait à un Paléolithique final, ou bien à un
Néolithique précéramique. Il comprend des lamelles simples et microlithiques
à dos retaillé, des harpons d’os, des molettes. Les recherches les plus
récentes dégagent, entre le Fayoumien B, le plus ancien, et le Fayoumien
A, plus proche de nous, un stade intermédiaire que nous proposons de nommer
Fayoumien C et qui comporterait des gouges, des pointes de flèches
bifaces pédonculées, comparables à celles du désert occidental (Siwa en
Libye) ; par là serait établie une relation avec le Sahara, datable de – 6500 à
– 5190 environ.

— Le Fayoumien A22, beaucoup mieux étudié dans ses lieux d’habitat, possède
une céramique d’allure grossière, monochrome, lissée ou polie, rouge,
brune ou noire comportant des bols, des gobelets, des coupes, des baquets
rectangulaires, des vases à pied ou garnis de mamelons sur les bords, comme
au Badarien. L’industrie de la pierre d’une technique avancée et bifaciale
enregistre des flèches à base concave ou triangulaire, des pointes, des
armatures de faucilles montées sur manche de bois droit, des haches polies
et une tête de massue discoïdale. En os, on trouve des épingles, poinçons,
pointes à base pédonculée. Les palettes à fards grossières sont en calcaire et
plus rarement en diorite. Les coquillages marins, les fragments d’oeufs ou de
microcline (amazonite) servaient de grains d’enfilage. Dans les lieux d’habitat
aucune trace n’a survécu des abris, sans doute très légers, mais de nombreux
foyers creusés dans le sol sont semblables à ceux de Shaheinab au Soudan.
Des silos constitués de corbeilles enfoncées dans la terre, groupés au
voisinage de l’habitat, conservaient le blé, l’orge, le lin et d’autres produits.
Le porc, la chèvre, le boeuf, l’hippopotame, la tortue servaient d’aliments à
ces peuples. Aucune trace, jusqu’à présent, de cimetières, sans doute éloignés.
Cette culture (vers – 4441 à – 3860) pourrait être contemporaine du Badarien.

— Le Mérimdien23 occupe une grande agglomération de plus de deux
hectares, à l’ouest du Delta. Les fouilles, encore inachevées et publiées
seulement dans de brefs rapports préliminaires, attestent trois couches
successives de débris archéologiques montrant l’évolution d’une même
culture au cours des âges, originale, mais typique de celle du Nord. La
poterie monochrome, lissée, polie ou rugueuse, compte des types variés,
notamment des bols, gobelets, plats, cruches, mais pas d’exemples d’orifices rétrécis à rebord. Les formes particulières sont des louches comme au
Badarien, des bols à mamelons comme au Badarien et au Fayoumien et
des vases à pied comme au Fayoumien.

Ces vases se décorent parfois de pointillés en creux sur le rebord, de lignes incisées verticales, de motifs en
relief, ou encore d’un dessin en feuille de palmier. Rares sont les vases de
basalte ou en pierre verte dure terminés par un pied, du type Négadien I.
L’outillage de la pierre bifaciale évoque les mêmes types qu’au Fayoum.
On note une tête de massue piriforme ou globulaire. Poinçons, aiguilles,
alènes, harpons, spatules, hameçons sont taillés dans l’os ou l’ivoire. Les
objets de parure consistent en épingles à cheveux, bracelets, bagues,
coquillages percés et perles en matières diverses. Signalons deux palettes
à fard, l’une scutiforme en schiste, l’autre en granit, matériaux importés du
Sud. Les habitations, au début, sont des huttes espacées, légères et ovales,
soutenues par des piquets. Succèdent ensuite d’autres plus résistantes et
moins espacées. Finalement, des maisons ovales avec murs en mottes d’argile
agglomérée accusant même des alignements de rues. Des silos du type
Fayoum s’ajoutent aux huttes, remplacés plus tard par des jarres enfoncées
dans le sol. Les morts, sans doute pas tous, étaient inhumés dans des fosses
ovales, sans mobilier, parmi les habitations et tournés, semble-t-il, vers leurs
maisons. Le chien, la chèvre, le mouton, le porc, étaient domestiqués. On
chassait notamment l’hippopotame, le crocodile, la tortue, tout en pratiquant
la pêche. Développée entre – 4180 et – 3580, cette culture pourrait
être contemporaine du Fayoumien et se prolonger au début du Négadien I.
— L’Omarien A24, autre culture du groupe du Nord, a été mise au jour près
d’Hélouan, parmi les restes d’une grande agglomération ayant plus d’un kilomètre
de long, à l’entrée du Ouadi Hof. Une dépendance de ce village préhistorique
se dresse sur un plateau, au-dessus d’une falaise abrupte, exemple
unique en Egypte. Les fouilles, effectuées par nous et encore inachevées,
ont fourni les éléments d’une nouvelle civilisation différente de celle du Sud,
comme à Mérimdé et au Fayoum. La céramique d’une belle qualité, d’un
style plus évolué que celles de ces deux sites, bien que monochrome, possède
des types très différents. Parmi les 17 formes de vases, lissés ou polis, rouges,
bruns ou noirs, on dénombre des vases à orifices étranglés, d’autres ovoïdes,
des gobelets, d’autres cylindriques, des terrines évasées ou concaves, d’autres
coniques, des jarres. Seuls les vases à mamelons se rapprochent de ceux de
Mérimdé et du Fayoum. De rares vases en calcite ou en basalte étaient utilisés.
L’industrie du silex bifacial en général ne diffère pas de celles des sites
précédents. Mais l’industrie lamellaire offre des caractères particuliers, nouveaux
en Egypte. Ce sont des couteaux à dos arqué, rabattu vers la pointe,
pourvus à la base d’un petit manche formé d’une double encoche, peut-être
survivance de « Natoufiens » ayant séjourné à l’époque précédente dans la
même région ; on peut citer aussi des poids de filets d’un type rencontré au
Khartoumien, au Fayoumien et au Saharien nigérien, où existe aussi une
industrie à éclats abondants. L’industrie de l’os de bonne qualité représente
24. Voir chapitre 28, p. 754.
PRÉHISTOIRE DE LA VALLÉE DU NIL
685
les types classiques. L’hameçon cependant est en corne. Les objets de parure
plus nombreux comportent des coquillages gastéropodes de la mer Rouge,
des perles taillées dans les oeufs d’autruche, l’os, la pierre, les vertèbres de
poissons. Les nummulites fossiles, percés, servaient de pendeloques. La
galène et la résine étaient importées. Quant aux palettes à broyer l’ocre, elles
sont grossières et façonnées dans le calcaire et le quartzite. La faune comporte
des bovidés, des chèvres, des antilopes, le porc, l’hippopotame, un canidé,
l’autruche, l’escargot, la tortue et de nombreux poissons. On y cultivait le blé,
l’orge, le lin. La végétation comprenait notamment le sycomore, le dattier, le
tamaris, l’alfa. Les habitations représentaient deux types : les unes, dont les
toits étaient soutenus par des piquets, étaient de forme ovoïde ; les autres,
partiellement creusées dans le sol, de plan rond, se distinguaient des silos
à grains disposés un peu partout par une dimension plus grande. Les morts
inhumés dans le village même, de manière plus concentrée qu’à Mérimdé,
sont disposés en général selon une orientation constante, tous dans un vase
en terre, tête au sud, visage vers l’ouest. L’un de ces morts, probablement un
chef, tenait un sceptre en bois (le sceptre « Amés ») d’une forme connue dans
le nord du pays à l’époque pharaonique (vers – 3300 ?).
— L’Omarien B25 s’annonce et se développe au début du Négadien I. Il fut
identifié par nous à l’est du site précédent et s’en sépare par des différences
dans les pratiques funéraires et l’industrie. Ainsi, le cimetière nettement distinct
de l’agglomération comprenait des sépultures recouvertes d’un tertre de
pierres. Aucune règle constante ne préside à l’orientation des corps. Quant à
l’agglomération, beaucoup moins étendue que celle de l’Omarien A, nous n’y
avons point encore achevé les recherches. Si la céramique possède des points
communs, l’outillage lithique est nettement dissemblable. De technique laminaire,
il se compose de petits couteaux, de grattoirs de dimensions réduites,
plats et arrondis, et de petites tranches. En attendant la reprise de nos travaux,
il est difficile de pouvoir dater le site, par rapport à celui de l’Omarien A.
— Le Méadien26 a été révélé, par des fouilles encore incomplètes, dans une
grande agglomération proche de deux nécropoles à Méadi, près du Caire,
et par celles effectuées par nous dans une troisième nécropole découverte à
Héliopolis (banlieue du Caire). Très originale dans sa culture, elle ne succède
pas directement chronologiquement à celle de l’Omarien et représente un
deuxième ensemble culturel du groupe du Nord. Sa céramique monochrome,
moins fine que celle d’El-Omari, surtout lissée et de couleur noire ou brune,
est rarement rouge ou couverte d’un engobe blanc. Les modèles les plus
fréquents sont des vases ovoïdes et allongés à rebord prononcé. On note
aussi des petits vases globulaires au col souvent orné de pointillés gravés.
Plus typiques sont les vases à base formée d’un bourrelet circulaire (« basering
») qui rappellent les vases de basalte de ce type d’ailleurs présents eux
25. Peut-être à ranger dans le Prédynastique récent (appelé aussi Gerzéen récent), du chapitre 28,
pp. 755 -756. mais la datation paraît encore incertaine.
26. Appartient peut-être, au moins en partie, au Prédynastique ou Gerzéen récent (cf. chap. 28.
p. 754), mais il pourrait aussi être contemporain du Prédynastique moyen ou Gerzéen (cf. chap. 28,
pp. 755 -756).
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE
686
suite p676



1.26.1 L'art historique african de Joseph Ki zerbo
Dès que l’homme apparaît, il y a des outils, mais aussi une production artistique.
Homo faber, homo artifex. Cela est vrai de la préhistoire africaine.
Depuis des millénaires, les reliques préhistoriques de ce continent
sont soumises à des dégradations du fait des hommes et des éléments. Les
hommes, dès la Préhistoire, ont parfois perpétré des destructions dans un
but d’iconoclastie magique. Les coloniaux civils ou militaires, les touristes,
les pétroliers, les autochtones se livrent toujours à ces déprédations et
« pillages éhontés » dont parle L. Balout dans la préface de la brochure de
présentation de l’exposition : « Le Sahara avant le désert » .
En général, l’art préhistorique africain orne l’Afrique des hauts plateaux
et des massifs, alors que l’Afrique des hautes chaînes, des cuvettes et des
bassins fluviaux et forestiers de la zone équatoriale est incomparablement
moins riche dans ce domaine.
Dans les secteurs privilégiés, les sites sont localisés essentiellement
au niveau des falaises formant les rebords des hautes terres, surtout quand
ils surplombent les talwegs de fleuves actuels ou fossiles. L’Afrique saharienne
et australe constituent les deux foyers majeurs.


1.27.1 final
Pendant longtemps, les idées reçues sur les origines de l’agriculture ont
été fortement teintées d’ethnocentrisme. On eut et on a encore parfois
tendance à voir dans le berceau cultural et pastoral du Proche-Orient, siège
de la « révolution néolithique » définie par Gordon Childe1, non seulement
le lieu de naissance de la culture de céréales majeures (blé, orge, etc.) et de
l’élevage du bétail (chèvre, mouton, puis boeuf,…), bases matérielles initiales
de la civilisation blanche, mais encore le noyau, le foyer primaire de la
civilisation tout court, tout au moins en ce qui concerne le « vieux monde ».
Sans doute les recherches archéologiques effectuées depuis la dernière
guerre mondiale, surtout au cours des vingt dernières années, ont-elles
contribué à modifier quelque peu ce point de vue étroit et d’une certaine
suffisance.